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Marièva Sol

Marièva Sol

Art, philosophie, littérature et enseignement

Porte ouverte en maternelle

Porte ouverte en maternelle

Je suis devenue institutrice en 1965 et j’ai enseigné en classe de maternelle pendant 25 ans. J’ai beaucoup aimé former ces jeunes enfants et les préparer, ainsi que leurs parents, à des années de scolarité.

Je souhaite partager mon expérience d’enseignante en école maternelle sous forme de témoignages au profit des professeurs des écoles qui veulent enseigner en école maternelle, mais aussi des parents de ces enfants qui découvrent l’école.

 

« Les textes ci-dessous ont été déposés et sont protégés en vertu de l’article L. 111-2 du Code de la propriété intellectuelle, loi du 1er juillet 1992 »

La danse

            La nature ne saurait s’imaginer sans les rythmes qui la mènent harmonieusement, rythme des saisons, rythme des marées, équinoxes, solstices. C’est par le rythme que la vie s’exprime. Et les branches de l’arbre se balancent dans le vent, elles ploient puis se redressent, ploient puis se redressent. La vague se brise puis se retire, puis repart à l’assaut des roches ou de la plage, puis se brise puis se retire, puis revient. Le soleil, à l’aube, commence dans le ciel sa course d’est en ouest puis disparaît jusqu’à l’aube. Et, du crépuscule à l’aube, la lune et les étoiles rythment le temps qui passe tout au long des nuits de l’année. Dans le règne animal ou végétal tout est rythme et, de la naissance jusqu’à la mort, nous sommes induits par les rythmes qui permettent la vie et nous entraînent dans la croissance ou le déclin, battements du cœur, respiration, rythme alimentaire, sommeil, marche. Est-ce pour cela que dès le plus jeune âge nous aimons danser, épouser un rythme, une musique et bouger avec elle, en elle et elle en nous, qui nous fait nous mouvoir harmonieusement ? A l’école maternelle on danse beaucoup et l’on s’exprime par le geste, un geste que l’on apprend à rendre précis et coordonné. La danse est une fête, un envol. Comment mieux vivre des sentiments, un état d’âme, qu’avec le corps tout entier ? Il y a un bonheur à sentir bouger son être dans un mouvement qui l’emporte au sein d’une émotion musicale. C’est peu de dire que la musique induit le geste ou le guide. En fait l’un habite l’autre avec réciprocité. Et la musique induit aussi le groupe des enfants qui dansent, qui communiquent dans une même performance. Danser ensemble c’est se connaître, c’est partager une même émotion, c’est échanger. Le plaisir se propage et entraîne chacun dans un élan commun. Les enfants timides, les enfants hardis, les maladroits et les nerveux, tous s’expriment à leur façon et selon leurs moyens. Et dans le regard de l’autre chaque expression s’enrichit et se précise. Tous cependant prennent conscience de leur corps et s’assurent de sa possession, tous découvrent intuitivement les rapports du corps et de l’esprit, par l’intermédiaire de l’être physique tout entier mouvant et par celui des sens, la vue, l’ouïe et le toucher.

Les enfants se sont, ce jour-là, tous chaussés de leurs petits chaussons de rythmique. Ils sont prêts, à présent, groupés autour de moi qui suis armée de mon précieux tambourin. Nous allons nous mettre en train avant la leçon. Cette mise en train est formée d’exercices rythmés. Il faut écouter le tambourin ou la voix de la maîtresse lorsqu’elle chante, et virevolter ou sautiller en mesure, répondre aux signaux donnés, se retrouver par deux ou par trois pour former de petites rondes et tourner ensemble au son d’une comptine. Lorsque les corps et les esprits sont prêts et bien disposés, en attente de la leçon de danse, j’invite les enfants à s’asseoir en rond, sur le sol, en tailleur, et j’attends quelques instants que le calme soit revenu. Je parle doucement pour inciter au recueillement. Nous allons aujourd’hui évoluer sur une musique d’Europe Centrale. Je mets le disque sur la platine et nous l’écoutons attentivement et en silence. Les disques vinyles sont bien plus pratiques pour ces exercices que des CD car on peut positionner le saphir à volonté à n’importe quel endroit du morceau et ainsi répéter des mouvements sur des phrases musicales choisies autant de fois que l’on veut. Pour le moment les enfants sont assis mais ils s’expriment librement avec les mains, les bras et la tête, sans bruit pour ne pas couvrir la musique. Ils marquent le rythme avec deux doigts. Ils agitent les mains ou oscillent du buste. L’expression est freinée volontairement puisqu’ils ne peuvent se lever pour danser. Mais ainsi l’attention est plus grande et cela permet mieux à la musique de se faire connaître des jeunes cœurs. Dans le morceau que j’ai choisi, deux phrases musicales alternent et se répètent. C’est assez simple mais encore faut-il que les élèves prennent conscience de ces différences de rythmes et les marquent physiquement. Lorsqu’ils ont suffisamment connu la musique, j’invite les enfants à se lever et à danser. Cette fois-ci ils s’expriment avec tout le corps. Ils improvisent en fonction de ce qu’ils ressentent. Et c’est une vraie joie pour eux d’évoluer dans l’espace de la salle. Ils expérimentent et ils agissent. Conduit par le plaisir de bouger en rythme chaque élève prend conscience de son identité corporelle à travers l’image de lui-même qu’il vit et qu’il imagine ou que l’autre lui renvoie. Il éprouve des sensations, extériorise ses sentiments, développe son affectivité, goûte une plénitude sensorielle de se mouvoir harmonieusement. La rencontre avec les autres membres de la classe, également dansant, se fait dans la joie et ouvre à la socialisation. Le geste prend là toute sa valeur suggestive et permet l’expression et la communication. Moi je suis attentive et je note les mouvements heureux et originaux. A la fin du morceau nous nous asseyons à nouveau et j’appelle les enfants que j’ai remarqués pour leurs bonnes initiatives à se produire devant le groupe classe. Ils enrichissent ainsi la perception de tous. Puis chacun qui le désire vient faire un pas de danse devant ses camarades. Il y a le plaisir d’être vu, don de soi et de ses propres inventions. Il y a audace et renforcement de la personnalité. Chacun est conscient d’apporter au groupe une part de son originalité, un morceau de sa propre culture. A travers le regard approbateur des autres, l’enfant se sécurise et se sent fier. Il prend confiance en lui. Il ressent son unité corporelle et affective, et ce, dans un élan joyeux et productif. La perception rythmique ayant bien progressé, tout le groupe à nouveau est appelé à évoluer et à s’exprimer. L’élève apprend à moduler son geste en fonction de la musique et à rendre compte de son ambiance, qu’elle soit primesautière ou lente, joyeuse ou nostalgique. Cela contribue à son épanouissement. Le trop plein d’énergie propre à cet âge ne se libère pas dans l’agitation mais dans le geste harmonieux et coordonné. Le travail est libre pour le moment. Nous arriverons à une chorégraphie mais elle ne s’impose pas dès les premières leçons. Cette chorégraphie originale et non imposée qui laisse libre cours à la spontanéité de l’enfant, sera le fruit des choix enfantins et se mettra en place progressivement avec l’aide de la maîtresse. Les jours qui suivent la découverte d’une nouvelle musique nous évoluons en introduisant des paramètres nouveaux. Par exemple nous cherchons comment suivre le rythme en couple ou en ligne ou avec un accessoire comme un tambourin, un foulard ou des rubans. A chaque fois la connaissance du groupe s’enrichit de ses propres découvertes. Et une même musique, qui nous habite de plus en plus, devient un champ d’expériences diversifiées et multiples. Toutes ces expériences multiformes d’improvisation, suivies de découvertes et d’apprentissage, permettent à l’élève de progresser dans la conscience qu’il a de son propre corps et de ses multiples possibilités. Elles facilitent l’harmonisation de la personnalité et une bonne adaptation au monde. Le geste qui s’assouplit mène vers l’autonomie de la pensée et, étant vécu au sein du groupe dans le même souffle, induit la socialisation par la rencontre avec l’autre dans le plaisir et le partage. L’enfant apprend à coordonner ses mouvements, à se repérer dans l’espace. Grâce au rythme il y a une meilleure structuration du temps. C’est l’être entier qui se développe de façon bénéfique et qui grandit

Plus tard, lorsque la chorégraphie se met en place, il faut encore apprendre à évoluer ensemble pour faire que le mouvement de groupe reste beau. Il faut réagir de concert, respecter les distances entre les groupes de danseurs si c’est le cas, se rappeler les mouvements successifs. Chacun est dépendant de lui-même, de la musique qui reste le guide et des autres danseurs. Et c’est un nouvel apprentissage. L’harmonie vécue seul ou par petites équipes devient la loi de tout le groupe. Il faut prendre en compte l’ensemble des camarades de la classe. Il faut s’astreindre à évoluer en ayant à l’esprit que l’on fait partie d’un pays donné. Cela implique d’être attentif non seulement à son propre geste mais à celui de l’autre dont on devient responsable. On ne peut aller plus avant dans la socialisation. Le plaisir n’en est pas différé mais il devient force commune et fait partie de l’œuvre également commune, soit la chorégraphie inventée, acceptée et apprise. La fierté devient affaire de tous, la joie également. En fin d’année, au cours de la fête, les enfants sont heureux et fiers de se produire devant la foule des parents et c’est là, pour tous, une consécration.

Je suis devenue institutrice en 1965 et j’ai enseigné en classe de maternelle pendant 25 ans. J’ai beaucoup aimé former ces jeunes enfants et les préparer, ainsi que leurs parents, à des années de scolarité.

Je souhaite partager mon expérience d’enseignante en école maternelle sous forme de témoignages au profit des professeurs des écoles qui veulent enseigner en école maternelle, mais aussi des parents de ces enfants qui découvrent l’école.

 

« Les textes ci-dessous ont été déposés et sont protégés en vertu de l’article L. 111-2 du Code de la propriété intellectuelle, loi du 1er juillet 1992 »

Laurent la terreur

            Il y a en petite section une vraie terreur, une terreur qui s’appelle Laurent. Toute l’école est au courant de ses exploits. Toute l’école connaît cet enfant. Il ne sait pas quoi inventer pour causer du tourment à sa maîtresse. Non seulement il est d’une rare violence mais il a, de plus, une extraordinaire imagination pour inventer les pires sottises. Tous les jours un nouveau méfait s’ajoute à la longue liste de ses forfaits. On a beau le punir, rien n’y fait. La douceur, les sanctions, rien ne le touche. Son cas alimente les conversations. En plus de cela il est fort comme un turc. A la maison il a réussi à jeter par terre la télévision, ce dont son père s’est montré très fier. Sa turbulence n’a pas de limite. Il se montre dangereux pour ses camarades. On ne compte plus les plaies, les bosses et les accidents dont il est l’auteur. La fin de l’année arrive et Laurent, l’an prochain devra passer en moyenne section. Il y a plusieurs moyennes sections, dont la mienne. Laurent risque d’être une lourde charge pour la maîtresse qui en sera responsable. Je m’inquiète un peu de cette perspective. Un jour, en récréation, je l’aperçois à quelques pas de moi. Je l’attrape, je m’assois sur le rebord des bacs à plantations et je le juche sur mes genoux. Il est un peu étonné mais je le maintiens et il ne cherche pas à s’échapper. Je lui dis : « Alors c’est toi Laurent, je te connais, on m’a parlé de toi. »

Trois de ses copains arrivent. Ils m’expliquent sans que je le leur demande qui est Laurent et tout ce dont il est capable. J’apprends qu’il a jeté un bonnet et des jouets dans les cabinets et qu’il a tiré la chasse. Le cabinet s’est bouché et il a débordé. Je dis sans me fâcher : « Ah bon, tu as fait cela ? mais il ne faut pas faire ça. » J’apprends d’autres méfaits qu’il a commis. Il a frappé celui-ci, il a cassé cela et exprès. A chaque fois je dis : « Mais il ne faut pas faire cela, ce n’est pas bien. »

Mais je constate que c’est vraiment une petite force de la nature, quel costaud ! Puis je le renvoie à ses jeux. Je suis amusée. Ce Laurent, quand même de quoi est-il capable ? Encore heureux qu’il soit chez une très bonne maîtresse, mais il lui en fait voir de toutes les couleurs. Le jour où l’on doit décider de la répartition des élèves dans les classes supérieures arrive. Nous sommes réunies, les enseignantes et la directrice, ensemble, et nous nous distribuons les fiches nominatives. Évidemment, personne n’a envie de se voir attribuer les cas les plus difficiles. Pour chaque classe le meilleur équilibre est recherché. Le tour de Laurent arrive. A qui le confier ? Il est si terrible ! Le pire de tous ! Et je ne sais ce qui me pousse à dire :

– Laurent, j’ai parlé avec lui, l’autre jour en récréation. Ses copains me racontaient ses bêtises. Mais, qu’il est costaud ce gosse !

La directrice s’exclame alors :

– Ah, elle le veut ! Elle le veut ! Prenez-le, on vous le donne.

Je me récrie :

– Ah, sûrement pas, sûrement pas, pourquoi moi ? J’en ai déjà plusieurs de difficiles.

Mais mon intérêt pour Laurent l’amuse.

– Mais si, on vous connaît, on sent que vous le voulez. On ne veut pas vous en priver, prenez-le.

Et c’est ainsi que Laurent est inscrit dans ma classe. Je pressens que je vais vers bien des tourments. Mais je ne sais pas pourquoi, je ne suis pas vraiment mécontente. Je ne me suis pas trompée, dès le début les ennuis commencent. Il ne tient pas en place, il brise tout, il arrache les jeux de la main de ses camarades quand il en a envie. Il vide les puzzles en vrac par terre. Il s’échappe de la classe et il faut lui courir après. Il fait un bruit terrible. Et il n’obéit à rien. Et je suis très gênée pour intervenir efficacement car, les premiers jours, pendant la période d’adaptation, je me garde de toute sévérité pour ne pas gêner cette adaptation. Je me montre ferme cependant, mais il a une telle vitalité qu’il me laisse, lui et les autres turbulents, épuisée nerveusement et physiquement. Il n’est pas le seul à poser des problèmes en effet, et son extrême agitation alimente celle des autres enfants. Quelques jours plus tard je pense pouvoir débuter les leçons de langage et je demande aux élèves d’amener une petite chaise dans le coin regroupement. Laurent lui, s’en fiche complètement. Il a décidé que non, qu’il ne viendrait pas. Encore s’il se tenait tranquille, mais il s’échappe de la classe et je dois le rattraper. Il faut le traîner pour le faire entrer. Il résiste, il gesticule et me donne un coup de pied. Je le lâche, il se rue à nouveau sur la porte. Pendant ce temps les autres enfants se sentent privés de surveillance et s’agitent. Il règne un désordre terrible dans la classe. Le bruit est infernal. Je rattrape la terreur. Je donne de la voix pour rétablir l’ordre, je répète la consigne d’amener sa chaise et de s’asseoir dans le coin de regroupement et quand tout le monde est enfin installé, j’essaie d’y entraîner Laurent. Je lui explique qu’on va chanter, qu’on va s’amuser. Je tente la persuasion. Sa volonté est plus forte que tout ce que je peux lui dire. Il n’a peur de rien. Et si je le lâche il va encore se ruer vers la porte ou aller commettre quelque sottise dans un coin de la classe. Il a décidé de me provoquer, de me résister, de me pousser à bout. Je sens que la bataille risque d’être rude et qu’il la cherche mais je n’ai pas envie d’un combat de catch avec lui. Il est temps qu’il comprenne que je suis la plus forte et que c’est moi qui commande. Je dois m’occuper des autres enfants, il n’y a pas que lui. Mais, bien sûr il n’est pas question de me montrer violente ou de l’humilier. La fessée est bannie de mon système éducatif. Je ne dois pas perdre mon calme, mais l’impressionner va être difficile. Il a une telle force ! Je lui fais des yeux terribles et je l’attrape vigoureusement par le bras. Je serre, sans toutefois lui faire mal mais suffisamment pour lui montrer ma force et ma détermination et je prends une voix forte, une voix calme mais qui en impose. Je le domine de toute ma hauteur. Je fais comme les dindons qui gonflent leurs plumes pour impressionner leur adversaire. Avec vigueur et avec fermeté, tout en lui rappelant que c’est moi qui décide et que c’est comme ça et pas autrement, je l’entraîne vers le fond de la classe et je l’assois d’autorité sur une petite chaise. Là où je l’ai placé je pourrai le surveiller tout en menant ma leçon avec le groupe des autres élèves. Alors seulement je lui lâche le bras que je tenais dans ma main vigoureuse. Il a des bras épais. On sent que la dessous il y aura des muscles un jour. Quelle belle constitution ! Et calmement, sans me presser, je vais prendre ma place en face des autres enfants. Je le plante là et ne m’occupe plus de lui, ou du moins je fais semblant. Mais il est dans mon champ de vision. Il enrage. Je feins de ne plus du tout m’intéresser à sa personne. En fait je ne suis pas si sûre que j’en ai l’air. Je n’ai qu’une crainte c’est qu’il réalise qu’en fait, c’est lui le plus fort. Il lui suffit de se lever, de se ruer à nouveau vers la porte et tout le cirque va recommencer. Mais j’ai réussi mon coup, je l’ai impressionné, il n’ose pas quitter l’endroit que je lui ai assigné. Alors je commence ma leçon. Je suis très calme et même joyeuse. Avec les autres élèves nous faisons quelques jeux de main, nous commençons à apprendre une comptine, puis je chante une chanson, tout cela dans l’oubli total de la terreur qui nous guette du fond de la classe. Laurent n’ose pas se lever mais il est loin d’accepter une reddition totale. Il commence par faire du bruit avec sa bouche. Il imite la sirène des pompiers, des cris d’animaux, il fait des bruits divers. Je ne m’en occupe pas, j’ai l’air de m’en désintéresser totalement. Alors voyant que c’est inefficace pour attirer mon attention sur lui, il cherche à sa portée quelque chose à détruire. Il y a près de lui, dans un casier, une vieille cage à oiseau qui a dû servir à quelque leçon de langage avec la maîtresse qui m’a précédée dans la classe. Il s’en saisit et commence à la mettre en pièce. Il pense, évidemment que je ne vais pas pouvoir faire autre chose que d’aller le gronder et essayer de sauver la cage à oiseau. Il se croit fort mais je n’ai pas envie de tomber dans ses pièges. Je fais semblant de ne m’apercevoir de rien. J’espère seulement qu’il ne va pas se blesser, je veille, prête à intervenir . Après tout, c’était un vieil objet, tant pis, je le lui abandonne. La cage commence à prendre une drôle de forme. Les barreaux sont écartelés, la porte presque arrachée. Je vois tout cela sans le lui montrer, car il n’a cessé de me surveiller. Il m’attend, il ne comprend pas mon indifférence. A la fin de la leçon c’est l’heure de la récréation. Le groupe des enfants plus sages se lève sur mon invitation et va devant la porte pour sortir. Alors je me lève, moi aussi, et seulement alors je vais m’occuper de Laurent qui n’ose toujours pas quitter son coin. La cage est démantibulée, bonne pour la poubelle. Je ne peux évidemment pas laisser ce forfait impuni. Il faut que je dise quelque chose là-dessus. Je feins de m’en apercevoir seulement maintenant et je le gronde, mais pas trop fort. Je dis : « Comment ? comment ? Qu’as-tu fait ? N’essaies pas de recommencer une chose pareille. Tu vas voir si tu recommences ! »

Et tout le monde part en récréation. Laurent aussi, bien entendu.

Quand on gagne une bataille on est loin d’avoir gagné la guerre. Mais on a progressé, on a gagné du terrain. Pour l’instant je n’ai pas de stratégie. Je ne sais pas comment Laurent va réagir après ce premier échange. Mes réponses à ses sollicitations seront fonction de celles-ci. Tout dépendra de la situation devant laquelle nous nous trouverons. Il ne s’agit pas de lui imposer la sagesse, de le contraindre à tout prix. Il faut lui faire découvrir que son mode de communication n’est ni satisfaisant pour lui, ni pour les autres. Je ne sais pas si un jour il sera sage. Peut-être jamais, mais du moment que son comportement n’est pas asocial et qu’il trouve du plaisir à vivre je croirai que j’ai réussi. S’il se montre asocial il se heurtera toujours à un obstacle qui l’empêchera de glisser vers une pente dangereuse pour lui et pour la société. L’homme libre n’est pas celui qui, n’ayant jamais été arrêté en rien, devient esclave de ses pulsions et s’y livre tout entier. Il faut que Laurent apprenne à gérer ses pulsions, qu’il en devienne maître, qu’il puisse choisir de les sublimer si elles sont nuisibles pour lui-même ou pour les autres. Mais une punition n’est pas forcément une démonstration de violence. Elle ne devrait même jamais l’être. Il y a un monde entre la fermeté et la violence. Si je montrais à Laurent que je suis violente, ce qui, heureusement n’est pas mon cas, cela alimenterait sa propre violence. Je lui fournirais un bon exemple dont il se servirait pour développer son mal. En fait, chaque comportement de l’enfant envers les adultes, les autres enfants ou les objets, devient une question qui demande une réponse. Et cette réponse doit être adaptée et efficace. Elle doit faire évoluer ce comportement en faisant réfléchir l’enfant. Il ne s’agit pas, bien sûr, de prendre l’enfant en aparté et de lui faire une leçon de morale. Il n’y comprendrait rien du tout. Ce qui lui parle c’est la réaction de l’adulte devant ses sollicitations d’enfant, l’attitude du maître, et ce qu’il peut percevoir de ses sentiments. Et souvent dans une courte phrase, une intonation, un regard, on lui en apprend beaucoup plus que si on lui récitait un long discours. Et bien sûr il faut aimer et avoir le souci d’aider, c’est indispensable. Si l’enfant est repris par quelqu’un qui n’a pas d’affection pour lui, il risque de rejeter tout son enseignement. S’il se sent chaleureusement apprécié il finira par coopérer et cherchera à ne pas décevoir celui qui le comprend. En fait lorsqu’on est instituteur on l’est à plein temps, car il y a un gros travail de réflexion de la part de l’adulte, à propos des comportements d’enfants, qui se poursuit en dehors de la classe. Parfois je me dis que tel ou tel enfant se trouve devant tel ou tel problème et qu’il aurait besoin de telle ou telle information. J’y pense longtemps à l’avance. Mais bien sûr je n’arrive pas dans la classe en disant : « Ah il faut que je te parle. » Pour que cette information soit utile à l’enfant il faut qu’elle survienne à un moment où il en a besoin. Il faut que la situation l’exige. Alors j’oublie ce que j’ai à dire et il se présente toujours un moment où, au cours d’une activité ou une autre, l’enfant se trouve devant la difficulté qui lui cause problème et alors là, spontanément, l’information jaillit d’elle-même et naturellement pour aider l’enfant réceptif à cet instant. Et surtout, surtout, observer toujours tout ce qui se passe dans la classe, noter chaque fait dans sa tête et y réfléchir.

En ce qui concerne Laurent, les premiers liens qui avaient été noués au cours de cette séance où il avait détruit la cage à oiseau lui avaient permis de réfléchir et de progresser. Et, le jour suivant, il accepta de s’installer avec les autres enfants sur une petite chaise, en face de moi, pour la leçon de langage. Lui qui cherchait tant à attirer toute l’attention sur lui-même n’avait pas trouvé agréable de se trouver tout seul au fond de la classe et d’avoir à subir l’indifférence totale de tous et surtout celle de la maîtresse, quoi qu’il ait entrepris pour attirer l’attention. Mais son mode de communication n’avait pas changé. Il cherchait toujours un moyen de se faire remarquer et la provocation était toujours, à ses yeux, le moyen le plus efficace. C’était le seul qu’il connaisse. Il fallait que je lui en fasse découvrir d’autres, plus convenables socialement, et qui lui permettent de s’enrichir. Dès qu’il fut assis parmi les autres élèves il entrepris de m’agresser en cherchant à détruire mon travail. Alors il fit le plus de bruit possible avec sa bouche. Il s’agita, il imita la sirène des pompiers et poussa des cris d’animaux, pin-pon, hihan, coin-coin et le reste. Il se fichait de moi complètement. Il croyait sans doute me tourner en ridicule. Il voulait être plus fort que moi et m’empêcher de continuer. Il voulait que je m’occupe de lui exclusivement, quitte à être grondé. Mais s’il croyait qu’on me domine si facilement, il se trompait. Je ne tomberai pas dans son piège, aujourd’hui non plus. C’était évidemment extrêmement irritant pour moi. Cela perturbait complètement la leçon. Cela créait de l’agitation parmi les autres élèves. Je rappelais à l’ordre les autres enfants, les invitant au calme et à l’attention, mais j’ignorais Laurent complètement. Et j’entrepris de faire ma leçon. Je posais des questions aux élèves, étonnés que je n’intervienne pas pour faire cesser Laurent. Mais lui, Laurent, étonné, il l’était bien plus encore. Comment se faisait-il qu’avec moi tout fonctionne à l’envers? Comment fallait-il s’y prendre avec moi? D’habitude c’était lui qui était rappelé à l’ordre, pas les autres, puisque les autres étaient plus sages. Est-ce que je n’avais pas remarqué qu’il était le plus turbulent, le plus digne d’intérêt ? J’eus l’occasion de lui fournir un élément de réponse. Un des élèves, étonné que j’ai l’air de ne rien remarquer, eut à cœur de m’avertir qu’il se passait quelque chose. Il me dit : « Maîtresse, Laurent... » J’eus alors une mimique très expressive qui signifiait très clairement : « Oh vous savez ce n’est pas la peine de s’en occuper, ce n’est qu’un bébé ». La situation se compliquait encore pour Laurent. Lui, le costaud, le dominateur, le caïd, qui avait toujours mis en rage toutes les maîtresses de l’école, qui occupait toute la place, voilà qu’il n’était à mes yeux qu’un tout petit, indigne de toute attention. Ma mimique était calculée bien que spontanée. Il ne fallait pas verbaliser la situation. Si j’avais dit clairement au groupe que Laurent était un bébé cela aurait pu l’humilier, ce que je ne désirais pas. Il fallait rester dans le domaine de la suggestion, plus douce, plus acceptable mais aussi parlante. D’autre part je ne voulais pas que Laurent croie que je rejetais totalement son mode de communication, je voulais lui faire comprendre que j’en préférais un autre, à lui de trouver. Mais Laurent était obstiné. Il se dit qu’avec de la persévérance, en haussant encore le ton, il parviendrait à ses fins. C’était de plus en plus pénible pour moi. Mais j’étais bien décidée à ne pas lui montrer que j’étais effectivement excédée. Je lui opposais un calme et une indifférence olympienne. Je souriais, je félicitais les autres enfants pour leurs bonnes réponses. A moment donné il s’arrêta, fatigué sans doute de s’agiter pour rien. Je saisis l’occasion et je me tournais aimablement vers lui. Je lui dis : « Et toi, Laurent, qu’est-ce que tu en penses ? Est-ce que tu connais cela ? » Il ne sut pas répondre. Comme de toutes façons il n’avait rien écouté... Il recommença son manège. Je redevins indifférente. Je décidais que cette leçon avait assez duré et je renvoyais tout le monde dans les coins de jeux. Laurent n’eut droit à aucun reproche, à aucun commentaire, rien. Dans les coins de jeux il se montra plus calme que d’habitude. Il avait épuisé son énergie dans cette bataille qu’il venait de perdre. Mais il ne possédait encore aucune réponse à cette énigme que je lui avais posée. Je ne m’étais d’ailleurs pas complètement désintéressée de lui puisqu’à un moment donné je lui avais parlé aimablement. Laurent cherchait plus ou moins consciemment à être puni ou sermonné car cela lui permettait de monopoliser l’attention de l’adulte sur lui, ce qu’il désirait plus que tout. Mon objectif était simple, l’ignorer complètement tant qu’il faisait le clown provocateur et lui témoigner le plus grand intérêt lorsqu’il montrait de l’intelligence. Puisqu’il cherchait maladivement à attirer l’attention, je lui faisais comprendre ainsi que, pour tenir la vedette dans ma classe, le seul moyen était de montrer du savoir, de l’intelligence ou de la bonne volonté. Finalement Laurent comprit assez vite et le déblocage fut assez rapide. J’abordais, ce jour-là, pendant la leçon de langage, un thème qu’il connaissait bien et qui le passionnait. Nous parlions des animaux. Son intérêt pour ce thème lui permit d’ouvrir la bouche pour autre chose que pour pousser des cris de bêtes. Il eut à cœur de montrer son savoir et de répondre à une question que j’avais posée. Il prit très intelligemment la parole pour communiquer. Aussitôt je lui montrais mon admiration pour une si belle culture. Je lui dis : « Très bien, très bien, ah mais tu en sais des choses dis donc ! » Je l’incitais à poursuivre, à en dire plus, et je m’adressais aux autres élèves en leur recommandant :

 « Ecoutez bien, les enfants, écoutez bien tout ce que Laurent a à nous dire, c’est très intéressant. » Voilà, on y était. Il ne faudrait pas très longtemps pour que les « pin-pon, les tuttut, les cocorico » s’effacent devant le besoin de montrer de l’intelligence. Laurent venait de découvrir que le moyen de tenir la vedette, ce n’était pas de se montrer le plus provocateur, mais de révéler son savoir. Il fallait que je lui laisse cette vedette pendant un certain temps, même si dans son désir d’être le plus en vue, le meilleur de tous, il laissait peu de place aux autres élèves de la classe, voulant toujours répondre avant tout le monde et, volubile, empêchant les autres de parler. Et lorsqu’il serait devenu plus sûr de lui, qu’il n’aurait plus peur de perdre cette nouvelle place, je pourrai lui demander de laisser les copains s’exprimer, de respecter leur droit de parole. En attendant il fallait que je sois suffisamment habile pour que le groupe n’en souffre pas, pour que personne ne se sente dévalorisé ou oublié malgré la place énorme que prenait Laurent. Petit à petit il fit de très grands progrès et apprit à nouer des relations différentes dans la classe, avec moi-même et avec les copains.

Si dans la classe Laurent commençait à s’intégrer, il n’en était pas ainsi dans la cour. Dans la cour il était brutal avec les autres enfants, ce n’était pas un enfant méchant mais sa force musculaire, sa stature râblée, le rendaient dangereux. Quand il voulait quelque chose il agissait sans se retenir et causait des accidents. Il précipitait les copains du haut du toboggan. Il se bagarrait sans penser aux conséquences. On ne comptait plus les bosses, les plaies et les pleurs dont il était responsable. C’était le gros dur et bien qu’il restât populaire, c’était souvent la terreur. Les parents dont il avait agressé les enfants se plaignaient de lui. Alors il était puni et la maîtresse de service le mettait au coin. Le problème, c’est que Laurent n’acceptait pas les punitions. Sa volonté était supérieure à celle de l’adulte. Il quittait le coin. Et la punition était inefficace, elle ne le faisait nullement réfléchir, elle l’ancrait au contraire dans sa certitude d’être le plus fort et de tout commander même les adultes. Il avait la volonté d’en faire toujours à sa tête, de n’obéir qu’à lui-même. Et, dans les débuts, même lorsque c’était moi qui surveillais, moi sa maîtresse, avec qui pourtant il commençait à nouer des relations positives, il faisait ainsi. Il s’en allait du coin. Alors j’allais le rechercher et je l’y remettais en le grondant. Cela pouvait durer longtemps. Cependant, au fur et à mesure que nos relations devenaient plus chaleureuses, sa volonté de refuser la punition méritée faiblissait et il restait quelques minutes tranquille avant de s’en aller, mais il s’en allait sans attendre l’autorisation. Alors un jour que j’étais de service et qu’il avait causé un accident qui eut pu avoir des conséquences, précipitant un copain du haut du portique et lui causant une énorme bosse, je décidais de le mettre devant ses responsabilités et je lui dis : « Ah, non non, Laurent, ce n’est vraiment pas bien. Comment est-ce qu’on peut quand on est grand, quand on est fort et costaud comme tu l’es, abuser de sa force pour faire du mal à de plus faibles. Comment est-ce qu’on peut, quand on est un petit athlète comme toi, s’en prendre à de pauvres petits copains incapables de se défendre ? Ah non, non, c’est mal, c’est vraiment mal d’abuser de sa force ainsi. Tu vas aller méditer au coin, et tout de suite et y rester. » Et je l’amenais moi-même au coin, sans ménagement, mais sans énervement. Je savais que je lui causais un problème. Laurent voulait être reconnu comme ce qu’il était, le plus fort, et je l’avais reconnu ainsi. Sous une forme déguisée, bourrue certes, mais réelle, je lui avais montré mon admiration. Et je l’avais puni. Ce n’est pas la même chose d’être puni par quelqu’un qui s’est contenté de vous disputer sans aménité et dont l’opinion vous indiffère et d’être puni par quelqu’un qui vous a fait une déclaration d’admiration à laquelle on tient. Je le laissais dans le coin et je fis sans me presser un grand tour de la cour. Sans le montrer, en feignant la plus grande indifférence, je l’observais du coin de l’œil. Je me disais : « Restera-t-il, restera-t-il pas? »

Il restait. Il résistait à la tentation de s’en aller sans permission. Je m’amusais intérieurement. Je me disais : « Je vais peut-être bien t’avoir mon gaillard, cette fois-ci ce sera moi qui l’emporterai. »

Je ne désirais pas prolonger trop longtemps l’épreuve et tout remettre en cause. Mais cette épreuve devait être suffisante pour amener un progrès et permettre un début de réflexion. Enfin je le rejoignis. Il était resté dans le coin, il avait accepté de subir la punition jusqu’au bout, jusqu’à mon retour. Je le délivrais avec le sourire. Je lui dis : « Va jouer maintenant, Laurent, va jouer mon grand. » Je pensais que cette petite victoire était importante et elle le fut. Je ne sais pas exactement ce qui se passait pendant les récréations surveillées par mes collègues. Elles se sont toujours plaintes de Laurent, même lorsque, de violent et dangereux, il est devenu turbulent mais sans violence. Mais lorsque c’était moi qui surveillais je pouvais noter ses progrès. Progressivement il apprit à maîtriser ses élans, à ne plus se montrer aussi brutal, à réserver son énorme énergie à autre chose qu’à agresser les autres, ce qui le rendit encore plus populaire, bien entendu. Je me souviens d’un jour, tard dans l’année, où il avait fait tomber à nouveau un enfant du haut du jeu, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Le copain pleurait, il avait une bosse. Laurent était descendu à son tour avec les autres copains et il disait d’un air perdu et anxieux : « Je l’ai pas fait exprès, je l’ai pas fait exprès. » A son air penaud et malheureux je compris qu’il disait vrai et qu’il avait été trahi par sa force au cours d’un chahut d’enfants sans méchanceté. A l’évidence il ne s’agissait pas là d’une agression. Je lui dis : « Tu aurais pu faire attention. » Mais je ne le punis pas et je regrettais presque mes paroles quand, ayant entraîné l’enfant blessé et pleurant vers l’armoire à pharmacie, je me retournais et vis mon Laurent, toujours planté près du jeu, avec toujours le même air penaud et malheureux, ô combien tourmenté d’avoir malgré lui causé cet accident. On n’en parla plus jamais.

Dans la classe Laurent montra rapidement sa vive intelligence et son esprit de décision. Progressivement il s’intéressa à toutes les activités et fit des progrès rapides. Au début de l’année il avait cherché à imposer sa suprématie en tapant sur les autres, en leur arrachant les jouets des mains. Au cours des mois suivants, cette façon d’agir fut progressivement oubliée. Mais je sentais bien qu’il n’avait pas changé de caractère et que son désir de se montrer le plus fort était toujours là. D’ailleurs il resta turbulent mais cela ne gênait pas la classe car, lorsque sa turbulence prenait des proportions difficiles à accepter, quelques mots suffisaient à la réduire et à la rendre plus raisonnable. Mais il aimait prendre des responsabilités et je lui en donnais. Un jour qu’il participait à un atelier poterie, je vis qu’il avait réussi un très joli modelage. Ses compagnons d’atelier, assis à la même table, avaient moins bien réussi, c’est certain, surtout l’enfant qui était assis à sa gauche. Laurent attira mon attention sur ce fait. Toujours ce besoin d’être le meilleur. Je lui dis : « C’est sûr qu’aujourd’hui Camille a moins bien réussi que toi, qui as fait un très bel animal, mais pourquoi est-ce que tu ne lui montrerais pas, toi qui sait faire ? Aide-le un peu, je suis sûre qu’avec un peu d’aide Camille peut très bien réussir. » Laurent prit cette recommandation très au sérieux et se mit à aider ses copains. En fait il ne les aidait pas, il faisait leur travail à leur place, ce qui évidemment n’était pas avantageux pour les copains. Je laissais passer un jour ou deux, puis, alors qu’il participait à un atelier bricolage, je lui expliquais comment s’y prendre : « Ce n’est pas comme cela qu’il faut les aider, Laurent. Si tu fais le travail à leur place ils n’apprendront jamais rien. Agis comme moi-même je fais pour vous aider. Montre-leur comment toi tu réussis, puisque tu réussis bien, et donne-leur des conseils. Dis-leur par exemple qu’ils peuvent prendre de la ficelle ou de la laine ou des allumettes pour faire des cheveux, ou dis-leur qu’ils ont des billes ou des boutons s’ils ne savent pas faire les yeux. Explique-leur, mais sans toucher leur travail. » En tenant ce discours je me disais que j’étais ambitieuse, que jamais un enfant de cet âge ne pourrait avoir une telle conduite, mais Laurent avait un réel sens des relations humaines et il s’en sortit honorablement.

J’avais rencontré la maman de Laurent en début d’année et j’avais été très agréablement surprise par la personnalité de cette jeune dame. C’était une femme fine et racée, avec à la fois de la douceur et de la détermination. Jusqu’à présent tous les enseignants s’étaient plaints de son fils mais elle s’était toujours rangée de son côté, le soutenant. A l’évidence, elle manquait de fermeté et même de sévérité envers un Laurent qui avait besoin d’être beaucoup plus dominé que cela, mais elle ne manquait certainement pas d’amour. Nous parlâmes longtemps de son fils et nous nous quittâmes, je crois, très contentes l’une de l’autre. Le lendemain je confiais à Laurent : « J’ai vu ta maman, hier, et nous avons parlé de toi. Quelle belle maman tu as, et comme elle t’aime ! Quelle chance tu as ! J’espère que tu vas te montrer sage avec de si bons parents. »

Chaque jour, à chaque fois que c’était possible, je témoignais mon attention à Laurent. Je le félicitais, je m’intéressais à lui, je discutais avec lui. S’il faisait une sottise il était puni et allait au coin de réflexion, puis il était réintégré avec gentillesse. Bientôt il accepta ces mini exclusions avec flegme. Il demandait lui-même à être réintégré lorsqu’il pensait que je tardais à le faire. Au fil des semaines et des mois il accepta la loi de mieux en mieux. Je n’oubliais pas de nouer avec lui ces relations de tendresse maternelle dont les enfants ont besoin. Je lui caressais la joue en souriant ou lui passais la main dans les cheveux. Un jour qu’il était tombé en récréation et qu’il pleurait comme un nourrisson de s’être fait une grosse bosse, je le soignais en le réconfortant et je le câlinais un moment dans mes bras protecteurs. Un matin, au moment où nous quittions la classe pour aller en récréation, alors que j’avais dit aux élèves d’aller s’habiller dans le couloir, il traîna dans la classe, attendant que tous soient sortis. Et quand il fut seul avec moi il vint me dire en aparté:

– Moi, je suis attaché à toi.

– Moi aussi je suis attachée à toi, répondis-je, vas mettre ton manteau.

Bien que je n’en laisse rien paraître je fus très émue par cette déclaration. Et c’est sans doute cet attachement qui permit à Laurent de progresser. C’était un enfant fort intelligent et qui se révéla d’une grande finesse affective, un enfant extrêmement humain, capable, ce qui est rare à son âge, lorsqu’il eut appris à se contrôler, de comprendre et de partager les sentiments des autres. Je me souviens du jour où il jouait dans le coin garage avec une petite voiture qu’il avait choisie. Il avait pris celle qui lui avait semblé la plus belle car il était arrivé là le premier. Un camarade vint le rejoindre qui lorgna sur la petite voiture, effectivement attrayante, et voulut s’en emparer. Laurent commença à se défendre en gardant contre lui la voiture dont il ne désirait pas se défaire du tout. Mais l’autre insistait. Au début de l’année, Laurent aurait donné un coup de poing au camarade enquiquineur ou un coup de voiture. Mais là, au bout d’un moment de cet échange, je le vis renoncer à son bien et tendre avec regret la voiture au copain. Eh bien, heureusement que j’avais assisté à la scène. Qu’est-ce qu’il me faisait là ? Le coup du sacrifice ? Cela ne me plut pas du tout. En aucun cas le sacrifice ne peut être un acte enfantin. C’est déjà difficile à vivre pour un adulte et seuls les adultes ayant une grande maturité affective peuvent le vivre sainement. Il n’est pas du tout question qu’un enfant de cinq ans vive le renoncement ou le sacrifice volontaire. Il ne faut pas confondre entraide et sacrifice. Et puis il y a un côté sexuel dans l’image de la voiture, un côté force et virilité. Je n’avais pas envie que Laurent renonce à ses prérogatives et à sa belle énergie et se prive de quoi que ce soit par un sens prématuré d’un devoir mal compris. Si encore il s’était moqué de posséder ce jour-là cette voiture plutôt qu’une autre et s’en était dépossédé avec indifférence, c’eut été sans importance. Mais c’est avec regret qu’il avait tendu l’objet au petit trublion. J’intervins immédiatement. Je dis  : «  A qui est-ce qu’elle est cette petite voiture, qui est-ce qui l’avait le premier ? » Laurent osait à peine dire que c’était lui. Il se montrait timide, ce qui ne lui ressemblait pas. Je me demandais ce qui se passait dans sa tête. « Si c’est Laurent qui avait aujourd’hui la voiture en premier, elle est à lui, personne ne doit la lui prendre avant la fin du jeu. » Et je fis rendre la voiture à Laurent par le trublion. Puis je dis à celui-ci : « Va en chercher une autre dans la boîte, il y en a des tas. Chacun ses affaires. »

Ce genre de situation ne se reproduisit pas, à ma connaissance, et je fus attentive. Mais enfin, quel enfant étonnant que ce Laurent ! Et c’est vrai qu’il avait fait d’énormes progrès et notamment de comportement. La violence du début avait cédé le pas, la violence, mais pas la turbulence. La turbulence était inscrite dans sa généreuse nature. Il aimait s’agiter, faire des farces, créer du désordre, se dépenser. Et malheureusement, à cause de son passé de jeune terreur, cette turbulence qui s’exprimait surtout en récréation et dans les interclasses était difficilement acceptée par le personnel de l’école. J’essayais de défendre l’enfant auprès de mes collègues, expliquant les progrès réalisés et minimisant les incartades du moment, très rarement gravissimes, et même jamais en fin d’année. Mais j’entendais ces réflexions : « Encore lui ! Encore lui ! »

Comme s’il avait à rendre compte à chaque fois de tout un passé de jeune terreur. Je trouvais qu’à cinq ans porter le poids de son passé était assez injuste et dur. Lorsque je montais chercher mes élèves après la récréation, la directrice, sans méchanceté certes, mais avec agacement, me lançait : « Vous savez ce qu’il a encore fait votre chouchou ? » Je répondais vivement que je n’avais pas de chouchou et j’écoutais la relation de la nouvelle bêtise ou incongruité de Laurent, toujours imaginatif pour cela. Tant qu’il ne s’agissait pas de violence ou de faits graves, je ne trouvais pas matière à m’alarmer. C’était son côté baroudeur, après tout. Bien sûr il fallait faire respecter le règlement. Il n’était pas question de ne pas punir un manquement aux règles de la discipline, mais avec mesure bien entendu, en tenant compte du caractère de l’enfant qui avait montré qu’il était perfectible. Mes collègues auraient voulu que la conduite de Laurent devienne irréprochable. C’était trop exiger. On ne peut attendre d’un enfant qu’il change sa conduite et son caractère du tout au tout, du jour au lendemain. Ce genre de progrès est forcément lent. L’adulte est en droit d’attendre des efforts quotidiens de l’élève pour améliorer sa conduite mais pas plus que celui-ci n’est apte à en fournir, sinon c’est décourageant pour lui. La barre ne peut être placée au dessus des possibilités de l’enfant sous peine de ne pouvoir être franchie. Il faut donc se réjouir de la progression régulière de l’élève mais on ne saurait exiger qu’il change en quelques mois totalement de personnalité.

Or, un jour, pendant la récréation, je monte dans la salle des maîtres et qu’est ce que je vois ? Mon Laurent, puni, assis par terre, dans un coin. Ce genre de punition, isolement dans la salle des maîtres ou le bureau de la directrice, est réservé aux très graves fautes. « Qu’est-ce qu’il fait là ? », demandé-je. Laurent m’entend et il tourne les yeux vers moi, un regard lourd, plein d’une sourde tristesse, lourd, lourd, et qui me fait comprendre qu’il a le sentiment insupportable d’une injustice. La punition n’est pas du tout acceptée, elle le remplit d’amertume. D’autant plus que moi, avec mes méthodes d’éducation, je lui ai communiqué un certain sens de la justice et de l’équité, qui aujourd’hui le fragilise. Car au lieu de retourner tout simplement son agressivité contre les adultes qui l’ont puni, il est seulement malheureux d’avoir été traité injustement. Et c’est bien cela. Mes collègues m’expliquent que c’est encore lui qui menait le désordre. Il a été dans les sanitaires se remplir la bouche d’eau aux robinets pour venir la cracher sur les copains dans la cour et mouiller tout le monde. Ce n’est pas une faute nouvelle. Ce genre de bêtise est plutôt courant. Habituellement cela mérite cinq à dix minutes d’isolement dans un coin de la cour, avec en plus une réprimande s’il y a récidive. Et puis c’est une faute souvent commise à plusieurs. En tous cas c’est le genre de sottise qui ne met pas l’intégrité des autres en danger, donc non grave, non suffisamment grave en tous cas pour être privé de récréation et se retrouver tout seul (où sont les autres qui ont certainement partagé la joyeuse bêtise ?), tout seul, dis-je, dans la salle des maîtres. J’écoute mes collègues récriminer et je ne dis rien. Je vais m’asseoir et je fais signe à Laurent de me rejoindre. Il se lève et vient vers moi. Je le hisse sur mes genoux. Aussitôt il m’entoure de ses bras et se blottit contre moi, tout serré, tout malheureux. Je ne le réconforte pas, je l’entoure de mes bras. Et je parle avec mes collègues de choses et d’autres, en tous cas d’autre chose. Laurent reste sans bouger collé à moi, je le réchauffe. Au bout d’un moment assez long, quand il est suffisamment réconforté, Laurent se redresse de lui-même. Il est toujours assis sur mes genoux, mais bien droit, à présent. Je lui demande si maintenant il veut aller jouer, il veut, et il se sauve dans la cour.

Les enfants turbulents lorsqu’ils font pis que pendre sont punis. La discipline est indispensable et il est indispensable de la faire respecter, elle permet de grandir dans sa tête et d’éviter que la classe ne devienne un champ de foire sans foi ni loi, que la société ne devienne un champ de foire et soi-même aussi. Les règles que l’on a découvertes, intériorisées, ne sont pas là pour ôter la plus petite part de liberté. Elles sont là pour apporter de la liberté et permettre de la vivre. Elles rendent forts en rendant responsables de soi-même. Savoir se contrôler pour s’affirmer. La frustration est indispensable. Dans ma classe ça passe aussi par là, il n’y a pas de brimade. Il n’y a que des appels à la raison. La punition, l’interdit, les gros yeux de la maîtresse sont là pour dire : attention, stop, ne passe pas par là, zone dangereuse, apprends à te contrôler. Punir ? À l’école maternelle c’est être privé de jeu et même de travail pendant un temps court qui doit être suffisant pour être éducatif, le coin. Le coin n’est pas un endroit de torture. C’est seulement un lieu où l’on peut retrouver son calme et réfléchir à l’inconvénient de se montrer asocial. On n’y reste jamais longtemps et l’on peut y être assis, debout, couché. On peut même râler tout haut contre la punition et la maîtresse. Celle-ci laisse faire sans intervenir car tout le monde a le droit d’exprimer ses sentiments même et aussi surtout lorsqu’ils sont négatifs. C’est une chose qui fait du bien. Il faut juste et absolument rester là et retrouver son calme avant que la maîtresse ne vous réintègre dans le groupe, toujours avec un sourire encourageant. La formule est « va jouer mon grand » (après la punition on a grandi dans sa sagesse). Lorsque l’on est réintégré on l’est totalement. On ne reçoit aucun reproche supplémentaire. On retrouve la confiance de l’adulte sans aucune restriction. La dette étant payée on retrouve tous ses droits intégralement. Tout ce qui se passe en classe doit rester éducatif et seulement cela.

Avec un esprit de décision étonnant pour son âge, Laurent savait gérer les situations déplaisantes. Un jour qu’il se trouvait au coin et qu’à l’autre bout de la classe je m’occupais de donner des conseils à un groupe d’élèves au cours d’un atelier, il trouva le temps long. Mais j’étais hors de portée de voix à cause du brouhaha habituel qui régnait lors de ces ateliers de l’après-midi (les enfants parlent, rient, travaillent, souvent de façon bruyante). Il appela donc un petit copain proche de lui et lui demanda d’aller me prévenir de son désir de retourner jouer « va lui demander si je peux sortir. » Le petit copain me rapporta scrupuleusement la demande de Laurent et lui rapporta ma réponse, évidemment favorable. Quatre ans, il avait quatre ans. Et sa méthode fit des émules. Elle fut adoptée par tous les copains. Personne ne resta au coin plus de trois minutes à dater de ce jour et ainsi tout le monde apprit que l’obéissance et la politesse, alliées à une absence de timidité, pouvaient arranger bien des situations désagréables.

Il aimait rester maître du jeu et savait même comment me dominer sans me fâcher. Un séducteur ! Vers la fin de l’année lorsqu’il avait fait en classe une grosse sottise et que je le regardais en fronçant les sourcils, avant que j’ai le temps de l’envoyer méditer au coin, il me lançait un regard supérieur, un regard de bravade et, ostensiblement, très fiérot, se dirigeait de lui-même vers le coin. C’est lui qui décidait et non pas moi de s’appliquer une punition. Il me faisait craquer ce môme. Et bien entendu à chaque fois je lui lançais « ça va ça va, va jouer. » Il me connaissait bien et savait en jouer à son profit. Vous n’aviez pas cinq ans « Monsieur Laurent » et vous connaissiez déjà tout des relations humaines. Il y avait en vous une telle humanité, bien supérieure à ce qu’elle est habituellement à cet âge, une maturité du cœur et de l’esprit qui m’épatait.

Je me souviens encore d’un matin, en fin d’année, dans la cour de l’école, un matin où il faisait très beau et très chaud. J’étais assise sur un petit muret, à l’ombre, tout en ne perdant rien de ce qui se passait dans l’enceinte où jouaient les enfants. Laurent était venu me rejoindre et avait grimpé sur mes genoux. La petite Marietta était assise à côté de moi et me tenait le bras. Nous échangions des paroles sans importances et j’aurais aimé que Laurent aille jouer plutôt que de rester là. Un groupe d’enfant passait en scandant : « Qui veut danser le rock n roll ? »

Et j’incitais Laurent à le rejoindre, mais il ne voulait pas. J’avais beau le pousser, il s’accrochait à moi : « Non, je veux rester avec toi. » Un autre enfant arriva qui s’assit sur les genoux de Laurent déjà perché sur les miens et cela nous fit rire, Laurent, Marietta et moi. Puis cet autre enfant alla rejoindre le groupe de rock n roll qui repassait, mais pas Laurent. Comme Marietta était accrochée à mon bras et nous regardait en souriant, je dis à Laurent : « Tu as vu Marietta, elle est jolie Marietta. » Et, abruptement, je lui demandais : « Tu vas l’épouser ? » Laurent, très étonné par ma question, interrogea avec sérieux : « Tu dis ça pour rire? » Je répondis : « Bien sûr que je dis cela pour rire. » Laurent resta sur mes genoux tranquille. Mon intervention avait eu l’air de le surprendre. Marietta et moi nous nous regardâmes, complices, en pouffant de rire discrètement, chacune dans notre main, à cause de la farce que nous venions de faire à Laurent. Je fus très amusée, car la petite fille avait un air ravi et embarrassé. Laurent m’avait pris la main et il s’intéressait à mon anneau d’or.

– C’est joli ça.

– Oui, c’est une alliance.

Mais à ce moment je dus laisser mes petits compagnons pour aller intervenir dans une bagarre à l’autre bout de la cour. De cet incident je retiendrai le sérieux avec lequel Laurent avait accueilli ma question abrupte et l’intérêt qu’il porta à mon alliance. Je retiendrai également l’expression de Marietta qui me disait clairement qu’elle trouvait ma plaisanterie audacieuse. Pour les enfants de cinq ans ces questions sont sérieuses et les préoccupent énormément. C’est l’âge de la période œdipienne. Parfois la maîtresse est l’objet d’un transfert des sentiments de l’enfant et c’est elle que le petit garçon rêve d’épouser (puisque pour maman, c’est impossible à cause de papa). Elle est amenée, tout comme la mère, à dissuader l’enfant dans ses désirs amoureux et à l’inviter à des perspectives d’avenir en rapport avec son âge.

Le dessin dirigé

            A l’école maternelle on dessine beaucoup mais il n’y a pas qu’une seule forme d’exercice en dessin. En fait le dessin est un outil qui peut aider à développer de multiples facultés mentales ou émotionnelles. Et les exercices qui font appel au dessin peuvent être de divers types. Il y a bien sûr le dessin libre. C’est celui qui permet à l’enfant d’exercer totalement son imagination et de livrer sans frein sa personnalité à travers le graphisme et la chose représentée. C’est la forme de dessin que reconnaissent et dont se servent les psychologues. Car l’enfant parle de lui, de ses difficultés, de ses peurs et de ses amours à travers les personnages et les objets qu’il choisit librement de représenter. Tout a une importance pour essayer de reconnaître l’enfant à travers son oeuvre, chaque personnage, chaque objet, mais aussi leur mise en relation, leur taille proportionnelle, leur place, l’expression des visages et les couleurs employées, sans oublier la sûreté ou l’hésitation du trait, et même l’impression d’ensemble que dégage le dessin. On n’apprend pas à un instituteur à interpréter les dessins d’enfants mais, à force d’en voir tous les jours et d’assister à l’évolution des enfants et de leurs productions, la maîtresse est amenée à reconnaître et à deviner beaucoup d’éléments de la vie émotionnelle et des difficultés de ses petits élèves, ce qui, évidemment, lui est très utile dans la relation qu’elle noue avec chacun. Oui le dessin libre occupe une grande place et les enfants en produisent tous les jours, car c’est le moyen pour eux de s’exprimer totalement et de se libérer ou de prendre intuitivement conscience de leurs affects.

Mais il est d’autres exercices qui font appel au dessin qui ne fonctionnent nullement selon ces principes et même parfois en sont totalement à l’opposé. Il y a le dessin à thème. Cette fois-ci on est moins libre. Il s’agit de représenter un objet donné, un objet dont on a parlé, dont on a vu des images dans des documents, qu’on a décrit et qui a été l’objet d’une étude. On peut ainsi dessiner un sapin, une maison, ou plus largement une rue ou une forêt en telle ou telle saison, etc. Le but de l’exercice est d’apprendre à bien dessiner une série d’objets ou des paysages sur lesquels on s’est penché. Un exercice différent est possible. Il s’agit de l’illustration du conte ou de la poésie. Après avoir écouté une belle histoire ou récité un poème, l’enfant est appelé à faire un dessin qui l’évoque. Dans ce cas aucune étude préalable. L’élève peut choisir à son idée tel moment de l’histoire, telle strophe de la poésie. Mais il doit rester fidèle au récit évoqué. Il y a là à la fois liberté et soumission.

Et enfin il y a ce que j’appelle le dessin dirigé. Cette fois-ci l’enfant ne dispose plus de liberté ou du moins cet espace est-il pour lui considérablement réduit. Le dessin dirigé fait très peu appel à l’imagination. Tout est affaire de mathématiques, d’étude du rapport spatial entre les objets et de mémoire. Je donne des consignes très strictes. Il faut dessiner tant de personnages, situés de façon obligatoire dans la feuille à tel ou tel endroit. Ne rien oublier et ne rien ajouter. Et c’est un long apprentissage tout au long de l’année pour arriver à ne rien omettre des consignes nombreuses imposées. Pour mieux comprendre ouvrons une page de vie dans la classe.

Muriel, très contente d’elle-même car elle croit s’être appliquée m’apporte son dessin pour obtenir un compliment :

– Ton dessin est très joli, dis-je, mais tu as oublié plusieurs consignes. J’avais dit de dessiner trois oiseaux et tu en a mis quatre, c’est à dire un de trop. J’avais demandé deux papillons, il n’y en a qu’un. Le petit garçon devrait être dessiné à droite de la maison et non pas à gauche, et tu as oublié de dessiner les huit fleurs dans le jardin. Le reste est bien. Tu as mis le nœud dans les cheveux de la fille et le compte des moutons est bon.

Muriel est ennuyée, déçue de s’apercevoir que son travail est moins bien qu’elle ne l’aurait cru.

– Qu’est-ce que je peux faire ?

– Ajoute un papillon, dessine les fleurs. Pour le reste, tant pis. Ton dessin est très joli mais ce n’est pas exactement le sujet d’aujourd’hui. C’est dommage que tu n’aies pas été plus attentive aux consignes. La prochaine fois essaie de mieux t’en souvenir. Sinon on voit que tu as voulu faire un beau dessin c’est vrai.

Beaucoup d’adultes se demanderont pourquoi je suis si exigeante et penseront que ce qui importait était que le dessin de Muriel soit joli. Si je me montre sévère dans ce cas, c’est qu’en fait le but de l’exercice n’était pas de faire un joli dessin mais d’apprendre aux enfants à obéir à des consignes strictes et multiples. Si le dessin de Muriel avait été moins appliqué mais que le nombre et la position de chaque objet aient été bons, je lui aurais dit que son travail était réussi. Ce genre d’exercice n’offre d’intérêt que parce qu’il habitue l’enfant à écouter un énoncé avec beaucoup d’attention, à le mémoriser et à le respecter. Il est obligé de souscrire à ces trois conditions s’il veut réussir son travail. Et la maîtresse se montre exigeante car il ne peut y avoir d’incertitude ou d’à peu près. Trois oiseaux ne sont pas quatre oiseaux, la droite n’est pas la gauche et le haut n’est pas le bas. Chaque nombre, la place de chaque objet a une importance. Le respect de la règle établie est indispensable. Et bien sûr, en cours d’année, je ne me suis pas contentée de donner trois ou quatre consignes faciles à retenir, j’en ai donné un nombre suffisant pour qu’il faille faire un effort pour s’en souvenir. Parfois je trace, en début d’année sommairement au tableau un graphisme auquel on peut se référer et parfois non. Lorsqu’il y a un début de modèle c’est plus facile car la place et le nombre des objets sont donnés, encore faut-il savoir être fidèle à ce que l’on voit et ne rien inverser ;.à quatre ans, même dans ces conditions, rien n’est simple. Et lorsque en fin d’année je n’ai donné au tableau aucune esquisse de référence ou qu’elle a été effacée, il faut vraiment avoir l’habitude de prendre mentalement des repères pour ne rien oublier. Bien sûr on peut faire appel à son petit camarade voisin et lui poser des questions :

– Il y a combien de papillons ?

– Trois.

– Au milieu ?

– Non là, à droite, hein maîtresse que c’est à droite les papillons ?

– Oui, oui, à droite et en haut.

Ce qui compte c’est de s’habituer à être fidèle à une série de règles établies à l’avance. En entraînant les enfants de cette façon j’essaie de les exercer à comprendre un énoncé et à le respecter, j’essaie de mettre en eux de la rigueur. En effet, lorsqu’ils seront à l’école primaire ou au collège, ils auront à répondre à de nombreux énoncés, que ce soit en mathématique, en français, en biologie, en histoire ou dans quelque matière que ce soit. Combien d’élèves conçoivent des devoirs fantaisistes ou répondent à côté de la question parce qu’ils ne savent ni être attentifs à ce qui leur est demandé, ni respecter la consigne ! Le professeur, même si le devoir est bon sur un certain plan, écrit « hors sujet » dans la marge et la note est une catastrophe. En maternelle nous préparons notre esprit pour de futurs exercices. Bien sûr au collège il ne s’agira plus de faire des dessins, mais l’état d’esprit et les structures mentales sollicitées seront les mêmes : être attentif, comprendre exactement ce qui vous est demandé et y répondre avec rigueur, ainsi qu’exercer sa mémoire. Ce n’est pas à sept ans ou à dix ans qu’on apprend à penser avec rigueur si on ne l’a jamais fait auparavant. C’est beaucoup plus tôt qu’il faut se préparer à cette sorte de gymnastique mentale. Ainsi lorsqu’on rentrera dans les plus grandes classes on ne sera ni surpris ni dépassé. C’est pourquoi avec mes petits je suis d’une extrême exigence. Ils s’y habituent parfaitement. C’est un peu comme si je leur communiquais ma propre rigueur. Ils savent que pour obtenir mon assentiment il leur faudra être très attentifs et ne rien oublier. Au fil des mois ils apprennent à maîtriser leur esprit et ils développent leur mémoire, de telle sorte qu’ils sont en fin d’année parfaitement capables de se souvenir d’un nombre important de consignes et de les appliquer. Lorsque je prévois un exercice pour mes élèves, quel qu’il soit cela n’est jamais ponctuel, c’est toujours dans le but de développer en eux une faculté ou une connaissance dont ils auront besoin au cours de leur scolarité ou de leur vie. Et je conçois mes leçons toujours avec la perspective du futur. Je me pose des questions. Je me demande ce qui leur servira en tant que grands élèves ou même en tant qu’adultes et je cherche ce que je pourrais introduire dans l’enseignement que je leur propose qui puisse les aider, qui les prépare à devenir de bons élèves et des êtres humains ayant la parfaite maîtrise de leurs pouvoirs intellectuel et affectif.

Le problème de Nicolas

            Nicolas a quatre ans, peut-être un peu plus. C’est le début de l’année et c’est un début très difficile. Il me donne un mal fou tant son agressivité atteint souvent des paroxysmes. C’est presque de la haine et cela le rend dangereux. Il a des crises de colère et de nervosité et frappe sauvagement ses copains de jeu. Il frappe avec violence et souvent sans raison, sans qu’on lui ait causé aucun tort. Dans l’escalier il pousse les autres. Dans le couloir il leur cogne violemment la tête contre les portemanteaux de fonte. Dans la classe il est très opposant. Au cours des jeux libres il endommage le matériel, il arrache les roues des voitures, enfonce les yeux de la poupée. Je dois intervenir constamment. Dans la cour il faut le surveiller pour éviter les accidents. Je me dis : « Mais qu’est-ce qu’il a donc ce petit bonhomme, de quoi a-t-il peur comme ça ? Qu’est-ce qui le tourmente ? » Et j’entreprends avec lui le travail habituel avec ce genre d’enfant : marquer les limites, rassurer, assurer un soutien affectif et le valoriser à travers le travail et les activités. Les débuts d’année sont épuisants car Nicolas n’est pas le seul élève à causer des problèmes graves. Bien au contraire, d’année en année il semble que le nombre d’enfants instables et difficiles grandisse. Avant tout j’essaie de réagir à l’agressivité de Nicolas avec beaucoup de fermeté. Il est souvent grondé ou puni. Mais moi-même tout en étant dominante je me garde d’être agressive avec lui. Ma colère contre ses mauvaises actions reste sans nervosité. Il est indispensable qu’il accepte des limites, indispensable qu’il différencie le bien du mal et qu’il se heurte à un adulte fort qui lui communique sans haine, mais de façon intransigeante, le sens du permis et du défendu. Mais fustiger sa violence n’est pas la seule chose importante. Ce qui est primordial c’est de lui donner confiance en soi-même et de lui communiquer une douceur dont il ignore tout, faire passer en son cœur paix et humanité. Alors je saisis les occasions qui me sont données de me montrer avec lui compréhensive et douce, de l’encourager à bien faire, de le complimenter de ses efforts. Bien souvent Nicolas bâcle ou massacre son travail comme il massacre les copains, mais quand parfois il oublie ses démons et participe calmement à une activité, il montre de la rapidité de compréhension et les résultats peuvent être alors excellents. Je discerne une intelligence fine, aiguë, qui pourra se révéler un atout dans le travail que j’entreprends avec lui. Un soir, à la sortie des classes, alors que nous sommes dans le préau, ses parents viennent le chercher. Nous n’avons pas beaucoup le temps de parler. Le préau est bruyant et je dois surveiller la sortie. Mais ils m’apprennent que la maman a commencé une psychothérapie car depuis la naissance de Nicolas elle rejette son enfant. J’essaie de les rassurer. Malgré les problèmes qu’il me pose je suis contente d’avoir Nicolas pour élève. Ils demandent à me parler un soir plus longuement. Je suis à leur disposition un jour prochain après la classe. Je trouve la démarche de ces parents très sympathique. Voilà une famille qui se trouve devoir assumer de grandes difficultés mais qui tente de faire face. Ils osent confier ce que bien d’autres dissimuleraient. Ils cherchent des solutions et, dans l’épreuve, le père et la mère restent unis. Je suis heureuse qu’ils me fassent confiance et je sais qu’ils ont raison car je m’emploierai à les aider, eux et leur petit garçon. Ce que les parents de Nicolas m’ont révélé avec tant de franchise m’aide à mieux cerner la situation et à être plus efficace. Il y a là un gros travail à entreprendre mais rien n’est impossible. Il faut redonner confiance en soi à Nicolas et resserrer les liens avec sa famille. L’école, la classe, sont justement le lieu ou tout cela peut facilement prendre corps et se développer. Ce sont des parents qui ont beaucoup de bonne volonté, comme je le découvrirai, mais qui, pour le moment, se sentent dépassés et démunis. Donc, un soir après la classe, les parents de Nicolas, qui sont venus le chercher me confient leurs difficultés. Nous sommes tous les quatre debout dans le couloir, le père, la mère, l’enfant et l’enseignante que je suis. Et la mère me parle avec une très grande franchise : « Il est méchant cet enfant, il ne vaut rien, il a toujours été infernal, méchant, dès sa naissance. Déjà à la clinique il était méchant. Il me faisait du mal. Il pleurait tout le temps, il criait. C’était le pire de tous. C’est en lui. Il n’y a rien à en tirer. C’est un enfant qui ne vaut rien, il ne vaut vraiment rien. Il tape sur tout le monde. La maîtresse de l’année dernière s’en plaignait tout le temps. C’est une honte un enfant pareil, c’est un malheur pour nous. Il est totalement mauvais. On n’en tirera jamais rien. Et pourtant on en fait des sacrifices. Il passe son temps à nous faire des méchancetés. Il n’y a rien de bon en lui, rien. Il est totalement mauvais. » Et le père prend la parole pour surenchérir : « C’est vrai il est totalement mauvais. » J’ai écouté la maman attentivement et je regarde Nicolas. Debout entre son père et sa mère il est prostré. Il baisse la tête, il est voûté. Il fixe ostensiblement ses pieds. Il est diminué, amoindri, tout à fait anéanti, perclus de honte et d’humiliation, sans doute noyé de désespoir, détruit. Je me dis : « Comme il doit souffrir ! » Je me rends compte que cela doit être horrible pour lui d’être rejeté ainsi et par son père et par sa mère et ce devant moi, sa maîtresse, une personne importante pour lui, qui participe à son éducation et lui témoigne quotidiennement de l’intérêt. Et en même temps je me demande ce qu’ont fait les adultes entourant la famille, ou plutôt ce qu’ils n’ont pas fait, pour éviter que cette idée saugrenue (mon enfant est méchant) ne mobilise toute l’affectivité de la mère. Car voilà une idée dangereuse et, bien pire que cela, une idée destructrice qui est en train de tout bousiller, la vie de la mère, celle de l’enfant et celle du père. Je ne sais pas d’où elle tient cette idée. C’est sans doute une idée archaïque née dans l’enfance malheureuse de la mère et qui s’est nourrie de la dépression postnatale. Mais enfin quoi, il y a bien eu une sage-femme, un pédiatre, une première institutrice, il y a un thérapeute. Et personne n’a pu expliquer à cette mère angoissée, malade, mais qui ne dissimule pas, comment fonctionnent les bébés et les petits enfants. Cette femme malgré ses difficultés à vivre ne semble pas manquer d’intelligence. Cela n’aurait pas guéri sa dépression mais cela lui aurait permis de faire face, de lutter, de réfléchir avec des données justes, d’éviter les erreurs graves. Bon ! J’ai écouté ce que la mère avait à me dire et maintenant je parle, et tout en parlant je regarde l’enfant, l’enfant anéanti, la tête basse, les épaules voûtées, et je dis : « C’est vrai nous nous trouvons devant un problème de grande turbulence, d’agressivité excessive. Mais vous savez, cela n’a rien d’exceptionnel. Beaucoup de petits garçons sont agressifs et souvent quand ils manquent de confiance en soi. C’est un problème qui peut se résoudre au cours de l’année avec le travail effectué en classe, et si l’enfant est encouragé. L’agressivité cède le pas petit à petit. Nous ne sommes qu’en début d’année, d’ici quelques mois cela ira beaucoup mieux. J’ai l’habitude de ce genre de difficultés. Ne vous faites pas de soucis, je m’en occupe. Par contre il y a des points extrêmement positifs. C’est certainement un enfant qui a du cœur. Il est émotif et sensible et c’est souvent ce qui l’entraîne à l’agressivité. C’est à l’évidence un enfant qui a du cœur. Et puis Nicolas est un enfant intelligent, et même très intelligent. Moi je fonde des espoirs sur lui. Il peut très bien faire. Les capacités d’apprentissage sont importantes. Il est bon en dessin. Il comprend très vite les exercices mathématiques, il a une bonne mémoire et des idées. Cela peut le mener loin. C’est un enfant qui, s’il est bien suivi, si la scolarité se déroule normalement, pourra faire des études intéressantes, obtenir des diplômes, choisir un métier valorisant. S’il apprend l’application il devrait réussir. C’est certainement un enfant qui pourra, si tout se passe bien, vous apporter beaucoup de satisfactions, un enfant dont vous pourrez être fiers, oui il vous rendra fiers. C’est une chance pour vous d’avoir un petit garçon qui a tant d’atouts. » Je n’ai rien dit que je ne crois vrai, réalisable. J’ai simplement dégagé les atouts dont Nicolas dispose, dont nous disposons pour l’aider à réussir sa vie. Personne sans doute n’en avait conscience, même pas l’enfant. Moi c’est mon métier d’observer et de discerner. Evidemment ces perspectives d’avenir ne sont possibles qu’avec la collaboration des adultes, parents, professeurs et même, si c’est nécessaire et qu’il y a un jour des manques affectifs à rattraper, celle du psychologue. Tout en parlant je ne quitte pas l’enfant des yeux. Et petit à petit j’assiste à un phénomène étonnant. Petit à petit Nicolas se redresse. Il quitte ses pieds des yeux. Les épaules ne sont plus voûtées. Et la tête remonte, remonte, avec lenteur. Et voici que l’enfant progressivement lève la tête jusqu’à me regarder fixement, jusqu’à planter son regard dans le mien pour ne plus le quitter. On dirait que c’est avec les yeux qu’il boit mes paroles. J’ai l’impression d’arroser une plante qui se desséchait dans un sol aride et de la faire reverdir, d’être pour lui comme une lumière dans la brume, qu’on regarde avidement, un guide. Je suis émue mais je me garde de révéler aucun sentiment. Plus tard évidemment, quand ce sera le moment, je saurai d’un regard, d’un sourire, montrer mon affection, mais aujourd’hui aucune marque d’affectivité ne doit venir troubler l’information que je délivre. Cette information est importante et doit rester impartiale. Quand j’ai fini de parler je quitte Nicolas des yeux, qui me fixe toujours, et je regarde les parents. L’atmosphère s’est détendue. un peu de bien-être s’est installé, une sorte de soulagement. Ils tombent d’accord avec moi pour dire que leur fils est intelligent et capable de bien réussir. Ils me font confiance. L’agressivité du petit leur paraît moins dramatique. La maman est moins pessimiste, elle reprend espoir. Et l’on se quitte assez contents les uns des autres et partageant une même sympathie. Nicolas marche entre ses parents, il se tient droit. Quant à moi je me félicite de cette conversation essentielle qui va certainement faire gagner beaucoup de temps dans la résolution des problèmes de Nicolas. Mon but est bien sûr que de bonnes relations se rétablissent entre Nicolas et ses parents, et aussi qu’elles s’installent entre l’enfant et moi, l’enfant et le groupe classe, l’enfant et le travail. En fait au cours des semaines suivantes tout se passe comme je l’ai annoncé. L’agressivité disparaît rapidement au fur et à mesure que la confiance en soi de Nicolas renaît dans le bon terreau fertilisant de la classe. Oui sa conduite s’améliore grandement et il noue avec ses camarades des relations différentes. En même temps il développe ses facultés d’attention, de persévérance, révèle de bonnes dispositions et devient en quelques mois l’un des meilleurs éléments de la classe. Je n’hésite pas à le gronder maternellement lorsqu’il transgresse les limites mais tous les jours il me fournit matière à le valoriser. Désormais lorsque sa maman vient chercher Nicolas elle est souriante. On la sent heureuse de retrouver son grand garçon. Et le soir, si je passe sous silence les difficultés, je ne manque pas de faire part à cette maman des progrès et des réussites de son enfant devant celui-ci. Les liens entre Nicolas et ses parents semblent avoir beaucoup évolué et s’être resserrés. Parfois je donne un coup de pouce et je demande à l’enfant comment vont ses parents et par le ton que j’emploie je lui fais comprendre que l’affection que j’ai pour lui n’exclut pas ses parents. En fait lorsque je repense à cette époque aujourd’hui, je me dis qu’il y avait sûrement une tacite collaboration pour le bien de Nicolas. Mon action envers l’enfant et ses parents renforçait celle du psychothérapeute de la maman. et l’espoir qui était revenu au cœur de la famille changeait les modes d’éducation du père et de la mère dans un sens favorable à cet enfant. Quant à Nicolas, se sentant aimé et apprécié, il collaborait à renforcer la bonne image que les adultes avaient de lui. Parfois il faut peu de chose pour qu’une situation qui semble désespérée se retourne et trouve solution. Il faut peu de chose mais sans oublier une attention constante des adultes, beaucoup de bonne volonté, de compréhension et d’amour, sans oublier de donner la joie et le plaisir. Avant que l’année se termine j’ai mis en garde les parents de Nicolas contre les difficultés qui pourraient resurgir à l’adolescence. Nicolas risquera alors de rentrer dans une période de turbulence et il ne faudrait pas que la famille vive cela comme une catastrophe incompréhensible mais plutôt qu’elle s’arme pour y faire face et qu’elle garde confiance pour surmonter les difficultés. La maman au cours de l’année ayant montré beaucoup d’amour pour son enfant, et les parents étant très unis, cela devrait être possible. Ce fut, en effet, un peu comme une digue qui se rompt comme si tout cet amour bien réel que les parents n’osaient exprimer, à cause de leurs difficultés et du comportement de leur fils qu’ils ne comprenaient pas, pouvait enfin se révéler. J’espère cependant qu’au cours de sa scolarité Nicolas ne tombera pas sur un maître ignorant qui le rejettera parce qu’il montre des signes temporaires d’agressivité. Les vieilles conduites peuvent resurgir occasionnellement au cours d’un changement de classe ou sous le coup d’une grande émotion. Un peu de compréhension, quelques rappels moralisateurs des limites et tout s’apaise. Mais si le maître n’y comprend rien et le prend en grippe, que risque-t-il de se passer ?

Les travaux manuels

            Il règne dans la classe une joyeuse et bruyante agitation. Cela n’empêche pas les élèves d’être très affairés à leurs occupations diverses. Il est quatorze heures et ce sont les ateliers de travaux manuels et artistiques.

A l’approche de Noël nous avons beaucoup à faire et les motivations pour créer ne manquent pas. Il nous faut décorer la classe et les couloirs. Nous avons besoin de peintures, de dessins, de guirlandes, d’objets à déposer au pied du sapin. Tous les enfants doivent emporter chez eux un calendrier fabriqué et décoré en classe. Le grand événement festif qui s’approche et que nous préparons crée l’enthousiasme. D’ailleurs ce matin nous avons commencé une lettre pour le Père Noël. S’il vient dans l’école il faut qu’il la trouve belle. Et les parents aussi seront invités à visiter la classe. Oui, à l’approche de Noël nous avons vraiment des raisons de bien travailler.

Dans le fond de la classe les peintres travaillent debout, face à leur feuille presque aussi grande qu’eux-mêmes. Le thème leur demande de créer un sapin, décoré ou non, selon leur désir. Il s’agit d’un travail d’art, c’est pourquoi la feuille doit être entièrement peinte. Les enfants disposent de pinceaux, d’éponges, de brosses à dents. Ils savent qu’ils ne doivent pas mélanger les couleurs dans les pots de peinture, pour ne pas les gâcher. Nous avons fait des leçons sur les couleurs. Nous avons appris leurs noms et quelles couleurs secondaires donnait le mélange des couleurs primaires. Nous avons fabriqué du vert avec du jaune et du bleu, de l’orange avec du jaune et du rouge, du violet avec du rouge et du bleu. Nous avons expérimenté longuement. Les enfants savent aussi qu’ils doivent essuyer leurs pinceaux sur le bord du godet pour que la peinture ne dégouline pas. Il y a certaines règles à observer pour que la création surgisse belle et aboutie. Tous ont un tablier de peintre bien boutonné dans le dos. Le soin et la propreté vont de pair avec l’application. Le geste, pour peindre debout sur une grande feuille fixée verticalement, n’est pas le même que celui qui intervient sur une petite feuille posée sur une table devant laquelle on est assis. Peindre debout requiert le corps total. Il faut se déplacer pour se servir de peinture et c’est le bras qui bouge à hauteur de l’épaule pour appliquer le pigment sur le support. La maîtrise du geste n’est pas la même que, par exemple, pour le dessin assis ou seules les phalanges et le poignet et dans une moindre mesure le coude, travaillent. Les enfants aiment peindre. Ils ont l’expérience et la conscience d’arriver, en mettant l’application au service de leur imaginaire, à créer des œuvres extrêmement belles qui les rendent fiers et heureux et ainsi les enrichissent. La grande taille de ces œuvres permet aux élèves d’entrer par la sensation, dans la création en train d’être élaborée par eux-mêmes. Il y a réciprocité entre l’œuvre et l’enfant. Il y a miroir et fascination. Le rapport s’établit facilement entre le travail manuel et l’activité affective et intellectuelle. Cela permet une évolution favorable de la personnalité dans un sentiment de plaisir avec le désir de se dépasser pour mériter le nom de peintre et la reconnaissance par les pairs. C’est aussi, naturellement une éducation esthétique avec recherche du beau. L’enfant n’emploie pas n’importe quelle couleur. Il choisit d’associer et de faire cohabiter les différents pigments qu’il utilise en fonction de son affectivité, de sa sensibilité et de son goût. Tout comme pour le dessin, il se fait connaître et reconnaître à travers l’association des formes et des couleurs. En peignant il construit son rêve et il le vit. Et en créant il se crée et se rassure dans une démarche poétique. En effet ces travaux, après quelques semaines de tâtonnement et de recherche, lorsque l’enfant a acquis l’aisance et est sûr de ses techniques, dégagent tous une remarquable beauté et une subtile poésie. Et ils sont tous originaux sans souci du thème qui peut leur être commun. Ils témoignent tous de l’engagement de l’enfant, de chaque enfant, pour son art. Et bien sûr il y a l’affichage. Dans la classe, dans les couloirs, les œuvres sont livrées à l’appréciation admirative des autres et à leur plaisir de voir. Il y a don de l’enfant à la société des pairs et à celle des adultes. Il y a reconnaissance des qualités de chaque enfant créateur. Ceci entretient le plaisir et soutien l’émulation. Il y a également gain et richesse, car ces beautés créées, reflets de leur créateur, appartiennent à leur auteur comme à des avares. Au fur et à mesure de leur production, après le temps d’affichage, elles sont capitalisées dans de grands dossiers et forment un trésor que chaque élève emmènera en fin d’année et qui parlera de lui à sa famille et ensuite deviendra précieux souvenir d’enfance, construisant harmonieusement la personnalité de l’enfant.

Dans un autre coin de la classe il y a la grande table du bricolage. Il s’agit aujourd’hui de construire des marionnettes qui serviront au cours d’un spectacle de Noël, dans la classe. Les élèves disposent de matériaux divers, récupérés et donnés par les familles. Il y a des bouteilles de plastique, de grosses boules de cotillon, des assiettes en carton, du tissu, du papier, de la laine, de la ficelle, du raphia, des boutons, des bouchons, des pots de yoghourt… Nous avons discuté préalablement ensemble de tout ce dont nous aurions besoin pour fabriquer nos marionnettes et les enfants ont ramené de chez eux les matériaux. Les grosses boules de cotillon et le raphia ont été donnés par Madame la Directrice. Les enfants disposent de colle à bois et de ciseaux et construisent en volume. Chaque marionnette sera différente et les élèves sont plus ou moins habiles. Ils n’ont pas de modèle, excepté les marottes déjà réalisées et que nous avons collectivement admirées et détaillées. Il faut encourager les découvertes, parfois le hasard joue un rôle positif. Le sens pratique est sollicité ainsi que l’imagination. Il s’agit de voir à travers des matériaux communs et usuels une autre réalité, une autre chose qui en est leur sublimation. Rien de plus bête et de moins intéressant qu’une bouteille en plastique vide. Mais lorsque cette bouteille destinée à être jetée devient le corps d’une poupée, elle trouve là un usage qui dépasse son inintérêt et la rend précieuse. La curiosité de l’enfant est éveillée. Il se pose des questions. Que va-t-il pouvoir faire avec cela ? Avec quoi pourra-t-il donner des yeux ou des cheveux à sa marionnette, afin qu’elle soit la plus belle ou la plus drôle possible ? Il y a un grand plaisir pour lui à fabriquer une poupée ou une marionnette. La poupée, la marionnette font partie de son univers ludique et rêvé. Participer à sa naissance l’enthousiasme. Il fait appel à son imagination, à son pouvoir de créativité. Développer la puissance inventive de l’élève est un des buts de la maternelle. Et les forces créatrices sont les mêmes que l’on se trouve dans le domaine de l’art ou dans celui des sciences. La mobilité de la pensée, l’aptitude à transformer la fonction d’un objet pour qu’il devienne utilisable sous une autre forme, construisent la pensée de l’être humain et servent aussi bien le scientifique que l’artiste. Tous les individus sont, ou peuvent devenir, créateurs. C’est une faculté qui existe dès la naissance, mais qu’il faut savoir développer sous peine de la voir s’enliser. Voir à travers, voir le plus dans le moins, devenir découvreur, gagner de la mobilité de pensée, transformer, recréer, embellir, savoir trouver des indices pour guider une recherche, tels sont les pouvoirs que l’enfant se donne en manipulant tout au long de l’année des matériaux les plus divers possibles dans un but d’invention d’objets nouveaux et signifiants. Tous ces matériaux qu’il met à sa disposition pour le servir, tous ces objets qu’il transforme, qu’il recrée, appartiennent à son environnement et au monde industrialisé dans lequel il vit. En en prenant possession et en les détournant de leur sens premier il s’affirme dans ce monde industrialisé en le modifiant. Ce pouvoir qu’il découvre lui donne beaucoup d’assurance. D’autre part il est placé devant la multitude des réponses qu’il peut apporter à un même problème. Tous fabriquent à la même table des marionnettes, mais toutes ces marionnettes seront différentes. Il y a choix, personnalisation. Il y a création individuelle et volontaire. Chaque enfant développe sa vision des choses, impose sa solution. Il prend conscience que selon l’usage qu’il fait de l’outil et des matériaux qu’il emploie les résultats obtenus sont différents.

A la table des bricoleurs l’enfant construit et se construit. A la table des céramistes il développe d’autres facultés. Le modelage est une activité essentielle à la maternelle. Chaque enfant se voit remettre une grosse portion de terre, argile blanche ou rouge. Dans un premier temps il doit la malaxer pour chasser l’air de la terre. Car s’il restait des bulles d’air, à la cuisson l’objet pourrait éclater. Il triture donc son morceau de terre sans y enfoncer les doigts. Il l’aplatit, le reforme en boule, le fait rouler en le tassant, le frappe. Les jeunes enfants prennent un très grand plaisir à malaxer ainsi de la terre. Contrairement aux matériaux employés en bricolage qui sont des objets manufacturés, la terre est un produit naturel, véritablement arraché à la nature. Ils ont ainsi entre les mains un morceau de nature qu’ils peuvent comprimer et réduire à volonté, auquel ils peuvent donner la forme souhaitée d’une pression de leur paume. D’autre part cette matière naturelle salit les mains, mais ce sans conséquence. Un peu d’eau claire et tout est parti. Et sur les vêtements il suffit d’attendre que cela sèche et se brosser. L’enfant aime se salir, et il aimerait se rouler dans la boue si on le lui permettait. C’est une conduite primitive et naturelle. Mais l’éducation contrecarre ces désirs et les parents sermonnent l’enfant qui s’est taché. Avec la terre à modeler ils peut retrouver ce besoin ancestral de se salir dans la boue, sans risque d’être grondé. Il y a libération de l’instinct. D’autre part inconsciemment la terre rappelle à l’enfant l’éducation plus ou moins bien vécue de la propreté. Le bébé lorsqu’il produit une selle la pense comme partie de lui-même. C’est aussi pour lui un cadeau fait à sa mère qui l’encourage à déféquer. Si on le laissait faire il jouerait avec cette matière qu’il a créée. Mais voici que sa mère l’en empêche et subtilise le pot. Dilemme ! Dilemme nécessaire et constructif mais dilemme. Il est bon pour ne pas risquer de causer de traumatisme à l’enfant de ne pas dévaloriser cette matière en disant que : « C’est sale, c’est caca ! », et de ne pas la faire disparaître devant lui dans les toilettes. Et voici que quelques années plus tard on lui présente à l’école une autre matière qui, par son apparence, rappelle les selles. Une matière appelée terre ou argile. Mais cette argile on encourage le jeune élève à jouer avec sans aucune culpabilisation. Il peut la prendre à pleines mains, la triturer, la modeler. L’enfant peut donc symboliquement revivre ses désirs de bébé en éliminant la frustration de sa prime enfance. Avec cette argile il va pouvoir façonner de très belles sculptures, des objets de valeur à ses yeux, utilitaires ou artistiques selon qu’il modèlera un cendrier ou un masque, ou un animal, des objets qui, une fois émaillés et cuits dans un four à céramique prendront place chez lui sur une étagère ou sur la table du salon et causeront sa fierté, des objets qu’il pourra offrir à ses parents. L’élève prend également conscience pendant cette activité, qu’une matière peut changer de consistance selon les traitements qu’on lui fait subir. En effet la boule, dont il va tirer son bonhomme ou son vase, est molle et malléable. Mais lorsqu’elle aura séché, l’œuvre sera devenue ferme bien que fragile et friable. Il faudra alors la cuire dans un four à céramique et, sous l’effet de la très haute température, elle deviendra très dure et changera de couleur. On la peint alors avec des émaux. Les émaux forment une peinture fragile et poudreuse à la surface de l’objet, mais eux également sous l’effet d’une très puissante chaleur changent de consistance et de couleur, deviennent brillants et résistants. L’enfant assiste à ces transformations et est mieux à même de comprendre ce qui se passe sur un mode industriel dans la fabrication des objets de son environnement.

Près de la table des céramistes se trouve celle des enfants qui font du découpage - collage. Ils ont à leur disposition des papiers et des tissus de différentes textures et couleurs. Ils doivent composer sur une grande feuille un tableau illustrant la fête de Noël en utilisant des ciseaux et de la colle. Il y a au centre de la table des papiers glacés, des papiers velours, du papier journal, du carton, de la cellophane, du tissu de coton, de soie et quelques chutes de fourrure. La maîtrise du geste est essentielle pour cette activité, car les enfants doivent découper des ronds, des rectangles, des triangles, selon ce qu’ils veulent obtenir, une tête ou une jambe de bonhomme, le toit d’une maison. Et beaucoup ont des difficultés à diriger la course des ciseaux. Sur le tissu c’est encore plus difficile. Il faut parfois l’aide de l’adulte. Certains enfants tracent préalablement sur le papier un rond au crayon feutre avant de le découper en suivant la ligne, ce qui n’est pas sans problème à leur âge. D’autres découpent directement dans le cœur de la feuille sans l’aide d’un patron. Il faut ensuite positionner sur la feuille, qui sert de support, le produit du découpage et s’astreindre à mettre avec le pinceau un minimum de colle pour que le tableau reste propre. Pour cette activité il y a non seulement éducation du geste mais aussi éducation des sens. Par le toucher l’enfant apprend à reconnaître les différents grains du papier et des tissus, la douceur du papier velours, la fluidité de la soie, la souplesse du tissu par rapport à la fermeté du papier, la chaleur de la fourrure. Il apprend ce que signifie lisse, doux, rêche, râpeux, mou. Il y a une reconnaissance tactile qui s’ajoute à la connaissance visuelle. Et les matériaux employés sont tous de couleurs différentes, soit unis pour le papier, soit imprimés pour le tissu ou le papier journal. Les créations, là encore, sont toutes originales et l’enfant se laisse guider dans ses choix de matières par l’attirance qu’il a pour une couleur ou pour une consistance. Sa sensibilité est sollicitée et se développe. L’éducation créatrice plastique et l’éducation artistique sont nécessaires au développement de l’intelligence et de l’affectivité de l’enfant et participent à son évolution.

Un peu plus loin un groupe d’élèves fabrique des guirlandes. Les enfants ont à leur disposition des languettes de papier glacé de trois couleurs différentes, jaune, rouge et bleu. Ils doivent coller des anneaux emboîtés les uns dans les autres en respectant l’alternance des couleurs. C’est un exercice qui réclame de l’habileté manuelle et du bon sens pour que les anneaux soient tous à l’endroit et tous de même taille. Et c’est avant tout un exercice mathématique car il faut que la succession des couleurs soit respectée. Après le jaune vient toujours le rouge, puis le bleu et après le bleu vient le jaune. Des leçons sur les alternances de signes ou de couleurs ont précédé cette activité.

Le dernier atelier de ce jour est celui des enfants qui préparent l’objet qui doit être emporté à la maison. Il s’agit d’une carte à gratter en bas de laquelle sera collé un petit calendrier de l’année qui vient. La carte à gratter se présente comme un carton noir que l’on gratte avec un porte-plume muni d’une plume à vaccin pour obtenir des lignes blanches. Dans cette activité il y a, contrairement aux autres ateliers, une économie des sens et de la perception. Il n’y a aucune couleur, sinon le noir et le blanc, et une texture unique et impersonnelle, celle du carton rigide. Tout l’accent est mis sur le trait. Les enfants doivent faire en grattant un dessin libre. Les formes prennent toute leur importance ainsi que la composition. L’emploi d’un outil spécial comme la plume à vaccin nécessite un apprentissage nouveau, car le geste est différent de celui qui permet de dessiner avec, par exemple, des crayons feutre. Avec cet outil il faut appuyer fortement et gratter la carte noire alors qu’avec un crayon ordinaire le geste reste léger. C’est une expérience différente qui pose un problème nouveau. En maternelle on multiplie les expériences, on emploie des outils, des supports, des matières, diversifiés. Les moyens techniques sont multiples. Cela permet un bon développement de la créativité et de la personnalité. L’après-midi, pendant les activités créatrices, l’enfant invente et fait surgir la nouveauté dans un sentiment de plaisir en développant son imaginaire. C’est aussi un moment privilégié pour les acquisitions et les apprentissages.

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