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Marièva Sol

Marièva Sol

Art, philosophie, littérature et enseignement

NOUVELLES D'UNE VIE

65 ans

La dame de l’Opéra

J'étais devenue deux ans plus tôt artiste peintre et j'en étais très fière. J'avais exposé mes œuvres dans des villages de province, en Normandie et même à Gisors. J'avais d'ailleurs rencontré un succès d'estime. Il faut dire que ma manière de concevoir est toujours assez originale. Je suis peintre surréaliste et lorsqu'il s'agit de peindre des sujets religieux je suis symboliste. Après mon premier anniversaire en tant qu'artiste, André trouva un moyen de me faire un très joli cadeau. Nous faisions partie d’une association, l’AROP, qui nous permettait d'aller de temps en temps à l'opéra Garnier ou Bastille et voici qu’elle nous envoya une proposition pour un gala qui se déroulait autour d'un ballet. Il s'agissait d'assister à une représentation et ensuite de dîner dans les foyers de l'opéra Garnier. Soirée très chic mais aussi très chère ! André m’offrit une place pour ce gala. Mais je devais y aller seule vu le prix de l’événement. Ce fut un très beau cadeau d'anniversaire. Évidemment pour cette soirée très chic je n'avais pas de robe de grand couturier. Je retrouvai un ancien pull en Lurex que j’avais porté jeune fille et qui était extensible et une jupe longue en broderie noire. Évidemment je n'étais pas à la dernière mode mais cette tenue de gala était correcte. André ce soir-là m'accompagna en voiture jusqu'à l'opéra. De nombreuses personnes de ce public chic, très chic, étaient venues en voiture. Et les chauffeurs les déposaient au bas des marches de l'opéra Garnier. Ce n'étaient que des berlines noires de grand prix. J'arrivai avec André dans notre voiture bleue qui tranchait sur le style des autres automobiles. Mon chauffeur à moi n'avait pas de casquette et je lui étais plus attachée que les bourgeoises à leur chauffeur car le mien était tout bonnement mon mari. Après la représentation je me retrouvai dans les magnifiques salons de l'opéra à une table de huit couverts. J'étais assise pas très loin d'une dame élégante. Elle était sculptrice. C'était une artiste de grand renom qui avait fait le portrait du prince Rainier de Monaco. Il avait posé pour elle. J'engageai avec elle la conversation et je lui dis que je peignais et que j'exposais. Je m'attendais à ce qu'elle me fasse un compliment. Elle me posa simplement une question. « Mais où exposez-vous ? Je n'ai jamais entendu parler de vous ». Je lui répondis que j'exposais en Normandie et notamment à Gisors. Je m'attendais à un peu d'intérêt mais sa réaction m'étonna. Elle me dit « vous ne faites pas d'autres expositions, vous n'exposez pas à Paris ? » Je répondis que, en effet je n'exposais qu’en province, alors elle me lança : « Mais c’est nul, vous êtes nulle ! » J'étais surprise. Je lui affirmai que j'avais suscité à Gisors et dans les villages alentour un certain intérêt, sans vendre évidemment, mais que j'avais eu beaucoup de compliments. Elle me dit alors « Ma pauvre petite si vous continuez à exposer en province et nulle part ailleurs vous n'arriverez à rien. Ce que vous faites est complètement nul ». Elle n'avait pas vu mes tableaux et je m'étonnais qu'elle me dise que ce que je faisais était nul. Je lui dis que je n'exposais pas dans de grands centres d'exposition car cela coûtait cher. Elle eut un petit rire méprisant. « Ma pauvre petite, si vous ne voulez pas dépenser un penny vous n'arriverez jamais à rien, vous resterez dans votre nullité. Et puis, ajouta-t-elle, vous êtes mal coiffée. Comment voulez-vous avoir du succès avec des cheveux pareils ? » Je m'étonnai sans me fâcher, j'avais un joli chignon que j'avais fait moi-même et j'en étais très fière. Finalement la conversation continua entre nous deux et nous apprîmes à mieux nous connaître. Sa carrière était brillante. Moi je n'étais qu'une institutrice ayant à peine investi, par ma nullité comme elle disait, le monde des arts. Elle me donna alors une adresse, celle d'un grand monsieur dans le domaine des arts qui organisait des salons prestigieux, mais payants. Je notai l'adresse. Elle ajouta que bientôt il allait organiser une exposition à l'Espace Cardin et que j'avais intérêt à aller le voir rapidement pour pouvoir exposer dans un salon différent de ces salons nuls de province. Je pris rendez-vous avec le Monsieur sans dire que quelqu'un m'envoyait chez lui car je ne voulais pas que l'on me choisisse parce que j'étais recommandée mais, fière de moi-même, parce que j'avais du talent. Évidemment je n'avais encore jamais préparé de « book ». Et pour montrer à ce monsieur prestigieux mes œuvres il m’en fallait un. J'achetais un énorme book car j'avais déjà un certain nombre d’œuvres et, pendant tout le week-end, André et moi nous avons travaillé d'arrache-pied. Car le rendez-vous que j'avais pris avec Monsieur Lévy était le lundi suivant. André tirait des photos et des photos de mes travaux et moi j'écrivais des légendes et des légendes pour chaque travail photographié. Nous remplîmes le book avec de grandes et de petites photos portant en-dessous les explications destinées à les mettre en valeur. Le lundi après-midi je me rendis au « Village Suisse ». C'était la première fois que je me rendais dans ce lieu situé tout près de la tour Eiffel. En fait ce village était un quartier dont les rez-de-chaussée des immeubles étaient occupés par des galeries d'art et des antiquaires. Et cela sur un espace piétonnier où le visiteur pouvait se promener librement en admirant mille merveilles. Georges Lévy que je voyais pour la première fois m’accueillit avec le sourire. Je lui montrai mon book et mon style lui plut beaucoup. Il aimait le surréalisme. Il aimait aussi l'humour et beaucoup de mes œuvres reposent sur des valeurs humoristiques. Il m'inscrivit à l’exposition qui devait avoir lieu le mois suivant à l'espace Cardin. Cela allait me coûter très cher car je pris un vaste espace pour présenter mes œuvres. Et ce fut la première fois que j'exposai dans un grand salon à Paris, que j'exposai à l'espace Cardin. J'y rencontrai la sculptrice de l’opéra qui essaya de me parrainer en me donnant des conseils pas toujours aimables. Elle m'assura que ma coiffure était immonde et qu'il fallait que je me coupe les cheveux. J'avais en face de mes six mètres d'exposition une autre exposante qui, elle, montrait au public des têtes de mort. Il y en avait de toutes les couleurs, mais rien que des têtes de mort. Moi c'était une autre façon de voir la vie car il y avait beaucoup d'humour dans mon surréalisme. Et c'est vrai que cette exposition à l'Espace Cardin fut un départ dans ma carrière. J’exposais à l'espace Cardin plusieurs années de suite toujours sous le parrainage de Georges Lévy qui était commissaire d'exposition. À présent Georges est devenu un de nos meilleurs amis et nous travaillons toujours ensemble. Mais à l'époque nous nous estimions mais nous nous connaissions à peine. Lors de cette première exposition je fus approchée par une galerie de Bruxelles. Je vous raconterai cette aventure un peu plus longuement.

19 ans

Mon entrée en maternelle

Après que j'ai quitté la fac de cette façon subite, il me fallait travailler. En effet mes parents divorçaient et ma mère n'aurait pu m'offrir un redoublement. Et quant à mon père il n'a jamais versé aucune indemnité ni pour ma mère, ni pour moi-même. Tout était à la charge de maman. Mon père je ne l'appelais plus mon père quand je m'adressais à ma mère je disais « ton mari », « papa » cela m'aurait écorché la bouche de le prononcer. Nous cherchâmes avec maman un métier pour moi, nous n'avions aucune idée de l'emploi que je pourrais avoir. J'étais excellente en rédaction et nous posâmes ma candidature dans des agences bancaires pour devenir rédactrice. Mais mon bagage culturel était trop insignifiant. Tout ce que je possédais c’était un baccalauréat A’ Philo, c'est-à-dire littéraire. Pour être rédactrice dans une banque à l'époque il fallait une licence. Nous cherchâmes en vain mais, finalement, la seule chose qui s’offrait à moi sans problème c'était de devenir institutrice. En effet à l'époque le métier était si mal payé et si difficile qu’on manquait cruellement d'institutrice. Ma mère décida donc un jour devant nos quelques tentatives infructueuses pour me trouver un autre métier : « écoute va au rectorat et pose ta candidature ». J'allai donc au rectorat et posai ma candidature pour devenir institutrice. On me donna un dossier à remplir. Je devais aussi passer une radio des poumons. Il me fallait fournir un extrait de casier judiciaire vierge. Je commençai à faire les démarches mais huit jours plus tard voici que je reçus une affectation pour une école de banlieue et un poste d'institutrice en maternelle. Institutrice en maternelle cela ne me tentait pas du tout. J’y voyais même un affront. Comment, moi avec les études que j'avais faites, il allait falloir que je torche des gamins de trois à quatre ans. D'autre part, fille unique, n'ayant jamais eu d'enfants autour de moi je ne savais pas comment je me débrouillerais en maternelle. Quand je me présentai dans cette école de Bondy je fus surprise à l’excès. Je visitai l’école avec la directrice. Et je vis des portemanteaux devant les classes, à la hauteur des enfants. Je n'ai jamais été en maternelle moi-même et cela me surprit. Je dis à la directrice « oh comme c'est mignon, comme c'est joli ces petits portemanteaux, oh que c'est charmant». La directrice me regarda d'un drôle d'air. Ensuite nous entrâmes dans la classe où je devais effectuer mon remplacement. En voyant les tables, en voyant les chaises qui bien évidemment étaient toutes à la taille d'un enfant de quatre ans je fis cette réflexion : « oh mais c’est adorable ces petites tables, oh comme c’est mignon ces petites chaises ». La directrice me considéra avec un œil rond. Et d’une voix blanche elle me dit : « vous n'avez jamais enseigné ? » Je lui avouai que non jamais je n'avais enseigné. Son regard m'apprit que mon aveu l'affolait. Sans doute aurait-elle dû me prendre en main et m’apporter quelques indications sur ce qu'allait être mon métier. Je ne savais rien. Je n'avais même jamais eu ni frères et sœurs ni cousins ni cousines. J'étais totalement dans l'ignorance de ce que l'on pouvait faire dans une classe d'enfants de quatre ans. Mais personne ne me donna aucune aide. Que pouvait-on bien faire avec des enfants de cette âge ? La directrice me dit simplement : « regardez le cahier journal de votre collègue titulaire que vous remplacez ». Lorsqu'elle fut partie, me laissant seule dans la classe, je regardai en effet le cahier journal. C'était la première fois que j'entendais ce nom : « cahier journal ». Je vis écrit : « leçon de langage », je m'interrogeai, j'essayai d'imaginer ce que pouvait bien dire leçon de langage. Je n'en avais aucune idée. Ensuite je vis écrit : « gymnastique ». J’étais dans l'étonnement total que l'on puisse faire faire de la gymnastique à des gamins de cet âge. Et que pouvait-on bien faire comme gymnastique avec des enfants de quatre ans ? Tout était non seulement nouveau pour moi mais incompréhensible. Personne ne m'apporta aucune aide en quoi que ce fut. On peut dire que je commençais « sur le tas ». Et cela devait durer longtemps car l'inspectrice étant malade tous les cours de formation étaient supprimés. Mes collègues n’eurent pas l'idée de me venir en aide bien que je les sollicitai. La directrice resta muette. Il fallait que je me débrouille comme je pouvais et il se révéla que j'avais un don inné pour exercer ce métier. J'avais avec le enfants une excellente communication. Les gosses m'aimaient et moi je leur étais toute dévouée et j'étais également pleine d'affection pour eux. Je ne sais comment l'on peut expliquer cela. Sans doute m’étais-je beaucoup interrogée sur mon enfance qui avait été si différente. J'avais l'impression de bien me connaître et en me connaissant bien j'avais l'impression aussi et c'était la réalité de bien connaître ce que peut souffrir, penser, espérer un enfant petit. Je m'initiai tant bien que mal. Que faire les premiers jours ? J'avais écrit des contes pour enfants. Je me dis que j'allais commencer par là et je me mis à raconter ce que j'avais imaginé aux enfants de ma classe. Ils furent d'abord très intéressés. Mais on ne pouvait pas raconter des histoires toute la journée. Alors après que j'ai raconté le début des histoires nous faisions un dessin pour représenter ce que nous avions entendu. Mais après, que faire ? Une journée c'est très long. Cela dure deux fois quatre heures. Oh oui j'ai eu bien du mal. Mais j'ai regardé faire et écouté faire mes collègues des classes voisines. Donc elles ne m’ont jamais invitée dans leur classe pour suivre une leçon. Mais j'avais des oreilles pour entendre et des yeux pour voir. Et puis je ne suis pas une sauvage je discutai avec elle. Et petit à petit j’enrichissais ma classe de leçons nouvelles. Mais la discipline était pour moi difficile à réaliser. Je me souviens que je criais beaucoup pour me faire entendre et obéir. La turbulence des enfants de maternelle peut atteindre des paroxysmes. Un jour alors que j'étais perdue dans cette classe extrêmement bruyante, je criais pour couvrir le brouhaha, une petite fille me dit à l'oreille : « Tu me fais peur lorsque tu cries comme ça ». Je fus touchée par la remarque de cette petite élève qui m'aimait bien et je lui répondis que ce n'était pas par méchanceté, seulement pour me faire entendre et que je m'excusais auprès d'elle de lui avoir fait peur. Je me souviens aussi qu'à force de hausser ma voix j'en étais arrivée à une extinction de voix. Lors d'une pluvieuse récréation nous nous étions réfugiés avec cinq classes dans la salle de gymnastique. Je devais surveiller cette récréation et j'étais seule pour cela. Cinq classes, c'est-à-dire à l'époque cinq fois 45 élèves. Hé oui nous avions par classe 45 élèves. Et que l'on ne me dise pas qu’à l'époque les enfants étaient plus sages que maintenant. Non à 45 élèves par classe dans le même espace le silence était impossible. Et me voici seule avec mon extinction de voix dans le préau avec tous les gamins qui s'agitaient et qui hurlaient et moi qui ne pouvait me faire entendre, courant ici et là et étant incapable de faire revenir le calme. À un moment donné il y avait tant d'agitation que la directrice sortit de son bureau. Elle se mit à taper des mains et les enfants en chœur reprirent le mouvement et bientôt tout le préau tapa des mains. C'est quelque chose d'élémentaire mais que je ne connaissais pas. Personne ne m'avait mise au courant, n'avait dénié me mettre au courant que pour faire revenir le calme il y a un moyen c'est de taper des mains et que à ce moment-là les enfants reprenaient le mouvement rythmé et que cela aidait à faire revenir le calme. Voyez je n'ai pas été aidée du tout, et c'était idiot de ne pas m'aider car la classe souffrait de mon manque de connaissances. Bientôt j'appris tout « sur le tas » des enfants en les observant et bientôt je devins une institutrice assez douée. Je pris donc ce poste à Bondy et n'ayant pas le temps de retourner au rectorat j'attendis le jeudi suivant pour m’y rendre. Lorsque je me présentai au rectorat je dis que j'avais déjà intégré mon poste à Bondy. Oui seulement je n'avais pas rendu mon dossier puisque je travaillais. Or je n'aurais pas dû travailler sans avoir rendu mon dossier. On ne savait pas qui j'étais, on ne savait pas si je n'étais pas tuberculeuse, on ne savait pas si mon casier était vierge. C'était une grossière erreur de m'avoir envoyée dans une affectation alors que j'étais inconnue des services puisque je n'avais pas rendu mon dossier. Cela se fit donc immédiatement, le jour même et je pus le lendemain rejoindre mon poste en toute légalité.

36 ans

Permis de conduire ?

J'avais 36 ans et j'entrepris de passer mon permis de conduire. Je m'adressai à une auto-école du 20ème près de chez nous. Pour le code ce fut assez facile, j'y arrivai du premier coup. Mais en ce qui concerne la conduite cela n'alla pas tout seul. Je faisais tellement de fautes que mon moniteur parlait tout le temps de me donner une fessée, ce que je n'appréciais pas trop. Quand il se fut agi de passer pour la première fois l'examen du permis de conduire je fis un si grand nombre de fautes que, évidemment, je fus recalée. L'examinateur me dit « ce que je ne peux pas vous pardonner après toutes les fautes que vous avez commises c’est d’avoir failli renverser ce Monsieur qui était au bord du trottoir en attendant de traverser et que vous avez frôlé ». Je n'avais aucun souvenir d'un homme au bord du trottoir et, en plus de cela, que j'avais frôlé. Il est vrai que je ne savais pas tenir ma ligne de conduite. Soit j’étais à 3 m des voitures en stationnement, soit je les rasais comme j'avais rasé le monsieur sur le bord du trottoir. Je crois que mon moniteur d'auto-école avait peur lorsque je prenais le volant à côté de lui. Une autre fois, alors que je passais l'examen pour la deuxième fois, j'étais très concentrée et à un moment donné l’examinateur me dit « vous devriez passer une vitesse malgré tout ». Je répondis « oui mais pour passer en troisième il faut prendre un peu de vitesse ». Ce à quoi il me fit remarquer « oui, seulement vous êtes toujours en première, alors passez au moins la seconde ». Finalement après le troisième échec (et Dieu sait si cela coûte cher des leçons de conduite ! Il vaut mieux passer son examen du premier coup. Moi je désespérais de l’avoir un jour). André, qui avait assisté à quelques leçons, me dit, « écoute, tu auras peut-être ton permis de conduire un jour mais moi je ne monterai pas dans la voiture et je ne veux pas non plus que quelqu'un d'autre de la famille y monte ». Après cela je n'avais plus tellement de raison de passer mon permis de conduire à part s'il fallait trouver une façon facile de me suicider, mais je n'en avais pas l'intention à cette époque. Après cela comme vraiment il était plus facile pour moi de me déplacer en voiture que de prendre les transports en commun nous achetâmes une petite voiture sans permis, pour moi. C'était le début des voitures sans permis chez Ligier qui avait sorti une petite boîte de conserve bleue. C'était une voiture qui ne ressemblait pas à une voiture mais à une boîte de jambon en conserve. J’eus beaucoup de déboires également avec cette petite voiture Ligier sans permis. Un jour j’avais certainement brûlé le feu rouge sans m'en apercevoir car je me retrouvai au milieu du carrefour avec à droite un quinze tonnes dont j'apercevais en hauteur le chauffeur qui me regardait et à gauche un autre camion du même genre avec un autre chauffeur qui me regardait, également très étonné certainement, du haut de sa cabine. Alors moi dans ma petite boîte de conserve bleue je passai entre les deux comme un canard tranquille passe entre deux éléphants. Une autre fois je me trouvai en bas de la côte de Neaufles-Saint-Martin en venant de Gisors. Et j'essayai de grimper cette côte avec ma Ligier. Mais je n'y arrivai pas. Elle n’avait pas assez de force ou d'élan et, comme la pente était importante, elle resta « en rade » après quelques mètres. Il fallut que mon mari vienne me dépanner. Je tombai d'ailleurs plusieurs fois en panne dans les côtes avec ma petite Ligier. Après quelques déboires de ce genre elle dormit dans le garage de la maison de Neaufles-Saint-Martin pendant des années. Et un jour parce qu'il pensait qu'elle nous encombrait André, sans m'en demander la permission, la donna gratuitement à un concessionnaire de voitures Ligier qui en avait besoin pour sa vitrine. Ce qui me rendit furieuse car j’y tenais à cette petite boîte de conserve et j’estimais qu’elle était à moi et qu’on ne devait pas en disposer sans mon accord.

5 ans

Marraine Jacqueline

Mon père a toujours refusé catégoriquement et a empêché que je sois en relation avec quiconque me parlerait de religion. Il désirait que je n'ai aucune religion. Lui-même après avoir été enfant de chœur, devenu communiste, avait tourné le dos de façon très agressive à l'Église. Mais j'avais malgré tout été baptisée à la naissance sans doute à cause du fait que c'était ma grand-mère qui devait m'élever. Or à cinq ans je savais déjà lire car une institutrice qui habitait notre immeuble avec sa mère m'avait reçue en cours particuliers et m'avait appris à lire par la méthode syllabique. Je me souviens que je détestais aller chez elle. C'était très triste et elle était exigeante et peu commode même envers la gamine de cinq ans que j'étais. Je me souviens qu'à l'heure des informations elle allumait la radio. À chaque fois je me disais « pourvu qu'elle ne l'éteigne pas lorsque ce seront les chansons ». Hélas jamais une seule fois elle ne m'a permis d'écouter quelques chansons. C'était triste et le studio où elle vivait avec sa mère au rez-de-chaussée était aussi d’une grande sévérité et d'une grande tristesse. Malgré tout j'ai appris à lire de cette façon-là car cette institutrice pensait qu'il fallait que je sache lire avant de rentrer au cours préparatoire. Tout cela pour expliquer que je n'eus aucun mal à lire ce que ma marraine de baptême me fit parvenir par l'intermédiaire de ma grand-mère. C'était un catéchisme comme il en existait dans le temps avec questions et réponses et vraiment pas de façon ludique comme on le fait maintenant. Pourtant, était-ce un signe du Seigneur, moi qui avais été élevée sans qu’on ne mentionne jamais le nom de Jésus à la maison je me pris de passion en lisant ce catéchisme qui n'était certainement pas destiné à quelqu'un d’aussi jeune que je l’étais. Je découvris tout un monde. Je rencontrai la personne de Jésus à cet âge tendre et je fus émerveillée, subjuguée et de « petit bouchon » c’est ainsi que mes parents m’appelaient, je devins « petit bouchon » chrétien. Tous les jours je lisais ce catéchisme. Cela n'allait pas vite évidemment car je savais lire, bien sûr, mais encore assez lentement. Tous les jours je lisais un chapitre de ce catéchisme et je me souviens que dans ma tête de petite fille, toute petite que j'étais, un gros problème s'installa. Je me souviens de peu de choses de cet âge-là mais ce qui m'est arrivé alors et que j’avais oublié pendant des dizaines d'années m’est revenu de façon très claire comme si c'était hier après que j'ai fait ma première communion à l’âge de trente ans. Et voilà ce qui se passait. Dans ma tête d’enfant j'avais un dilemme. Car j'avais déjà toujours pensé que je serais heureuse de me marier et d'avoir des enfants comme il est naturel et comme on pense que c'est sa destinée lorsque l'on a cinq ans. Mais voilà que je découvrais quelqu'un qui s'appelait Jésus et auquel je m'attachais de façon émerveillée. Alors que faire ? Devais-je me marier et avoir des enfants ou devais-je devenir sœur ? Devenir sœur ne me plaisait pas trop. Je trouvais cela triste. Mais lorsque l'on est pris de passion à cinq ans pour quelqu'un on imagine mal que l'on puisse avoir un autre destin que celui d'être toujours avec lui. Et c'était le dilemme qui m'occupait. Allais-je devenir une épouse et une mère ou bien allais-je devenir une sœur dans un couvent ? En fait j'échappai à ce dilemme par le fait que naïvement je parlai de l'attrait que me causait ce livre de catéchisme non seulement à ma grand-mère mais aussi à mes parents. Ma grand-mère ne fit rien pour m'empêcher de continuer ce livre et de le lire jusqu'au bout. Mais ce fut bien autre chose en ce qui concerne mon père, agnostique et hostile à la religion et à l'Église. Un matin je ne trouvai plus mon livre, mon catéchisme. Qu’était-il devenu ? Là où je le laissais lorsque je ne le lisais pas il n’y était plus. Je cherchai partout et j'interrogeai les membres de ma famille. Ma grand-mère me dit qu'elle ne savait pas où il était. Ma mère me disputa, alors qu'elle était tout à fait au courant du sort qui avait été fait de mon catéchisme, en me disant que c'était ma faute si je l'avais perdu et que je n'avais qu'à ranger mes affaires. Quant à mon père il eut un air ironique et ne m’aida pas non plus. Je cherchai, je cherchai assidûment ce livre pendant quelques jours. Ce fut une vraie déception de ne pas le trouver. Mais j'avais cinq ans et à cinq ans on peut oublier beaucoup de choses très rapidement. Et j'oubliais ce livre, j’oubliais ce que j'avais lu dans ce livre, ensuite je dus aller l'année suivante à l'école, je ne pensais plus du tout à ce catéchisme. L'idée de me faire sœur ne reposait plus sur rien et elle fut abandonnée très rapidement. Était-ce une petite piqûre d'amour que le Christ avait envoyée à la mioche que j'étais ? Je ne devais pas le rencontrer avant des dizaines d'années et j'avais complètement oublié ce qu'il m'avait appris dans ce catéchisme. Je devais le rencontrer au cours de situations dramatiques car Lui ne m'avait pas oubliée et il m'aida à surmonter des tragédies. Quant à ma marraine je pense qu’elle s’est faite copieusement disputée par mon père par le fait que, sachant son opposition à mon enseignement religieux, elle avait passé outre et m'avait fait transmettre un catéchisme sans autre explication. Ma marraine Jacqueline je l'aimais beaucoup. À cause d'elle cependant je n'ai pas de parrain. En effet lorsque l'on eut décidé de me baptiser alors que j'étais encore un nourrisson, nous l’avions, mes parents et ma grand-mère toute ma famille, pressentie pour être ma marraine. Elle était la fille d'une amie très chrétienne de ma grand-mère. Et, amoureuse d'un jeune soldat, elle nous avait convaincu qu'il devait être le parrain. Elle se voyait déjà mariée à ce jeune conscrit. En fait lorsqu'il eut accepté de devenir mon parrain il disparut rapidement de la vie de ma marraine Jacqueline et le jour du baptême il n’y avait pas de parrain pour moi. Je n'ai eu donc que cette marraine. C'était une femme enfant, délicieuse mais assez naïve. J'aurais aimé la voir plus souvent. Mais vous comprenez que dans les circonstances où j'étais dans ma famille elle n'étais pas vis-à-vis de mes parents la bienvenue. Je me souviens que cependant un jour où j'étais adolescente mes parents et ma grand-mère devant se rendre dans un lieu dont je ne me souviens plus où ils ne pouvaient pas m’emmener avaient cherché désespérément qui pourrait se charger de moi pendant leur voyage. Ils eurent l'idée de faire appel à ma marraine Jacqueline. À l'époque elle était mariée. Elle s’est mariée tardivement et justement son mari était lui aussi en déplacement. Nous nous retrouvâmes toutes les deux comme deux grandes copines. Je devais avoir onze ans. Elle était joyeuse. C’était comme un petit oiseau qui chantait et elle riait beaucoup. Certainement qu'elle avait un cœur chrétien ce qui la rendait très douce, très joyeuse et un peu enfant. Nous partageâmes son grand lit. J'étais profondément endormie lorsqu'il se passa un fait amusant que je ne connus que le lendemain matin lorsqu’elle me réveilla. Elle me dit « tu n'as pas entendu cette nuit ? », je répondis que non. Que s'était-il passé cette nuit ? En fait elle m'expliqua qu’un SDF saoul avait fait du chahut sous nos fenêtres et avait crié « qu'est-ce qui tombe de là-haut, c’est y du pipi ou de l’eau ? ». Ce qui s'était passé c'est qu'il chantait en réveillant tout l’immeuble et qu’une personne, une voisine, lui avait balancé du liquide sur la tête. Il était mécontent et avait peur qu'il s'agisse du contenu d'un pot de chambre. Oui nous avons beaucoup ri de cette anecdote et nous nous sommes retrouvées comme deux adolescentes complices et joyeuses. Non je ne l'ai pas vue souvent ma marraine Jacqueline. À présent elle est décédée et je regrette de l'avoir si peu connue.

12 ans

Mes profs d’histoire

S'il y a quelqu'un, s’il y a un professeur de lycée dont je me souviens avec beaucoup de sympathie et même d'amitié c'est bien Mademoiselle Radaulonce. Mademoiselle Radaulonce avait un accent du Midi. C’était une femme d'une belle ampleur. Elle avait les yeux qui roulent et le sourire à enchanter le monde. Cette année-là c'était mon année de redoublement de la cinquième (j'avais perdu ma mame chérie l'année précédente et beaucoup manqué l'école à cause de ce drame) Mademoiselle Radaulonce m’était tellement sympathique que me replonger encore dans l'histoire de Rome ne me posa aucun désagrément mais bien beaucoup de plaisir. Je connaissais mon livre d'histoire sur le bout des doigts. Un jour mon père à qui j'avais demandé de me faire réviser ma leçon en fut baba. Il commença à me lire une phrase et je le repris en disant que ce n'était pas exactement cela qui était écrit dans le livre d'histoire. Il y avait un détail qu'il avait omis. C'était un tout petit détail mais moi je connaissais tout par cœur. Un jour Mademoiselle Radaulonce nous emmena au Louvre. Les parents étaient invités à surveiller cette sortie comme cela se fait toujours de nos jours. Mademoiselle Radaulonce avait de la sympathie pour moi. Le jour de la sortie au Louvre elle marchait entre deux mamans, la mienne à droite et la maman d'une camarade à gauche. Alors voilà qu’elle se penche vers l'autre maman et elle lui déclare en voulant être aimable : « Oh qu’elle est gentille cette petite Irène, oh je l'aime bien moi votre fille, cette petite Irène ». La maman fut étonnée et il faut le dire assez mécontente et elle répliqua « Oh mais vous savez mademoiselle, la mienne aussi est gentille même si elle est plus grande ». Mademoiselle Radaulonce se rendit compte de son erreur. Alors elle répliqua « oh mais oui madame elle est vraiment très gentille votre fille, vraiment très gentille ». Et puis elle se tourna vers maman qui était de l'autre côté, qui était à sa droite et elle dit « j'ai fait une gaffe ». Mademoiselle Radaulonce était souvent moquée par mes camarades. Elle était d'un bel embonpoint ce qui était cause de moqueries et on la moquait aussi car lorsqu'elle était enrhumée elle s'essuyait le nez avec le bas de son manteau. Cette année-là je fus préposée à aller chercher les cartes pour les cours de géographie. Un jour que j'avais à aller chercher une carte et que je disposais de très peu de temps pour cela entre deux cours j'arrivais cinq minutes après que le cours de géographie de Mademoiselle Radaulonce avait commencé. J'installai la carte. Mais je n'avais pas eu le temps d'enfiler ma blouse. Nous avions toutes une blouse vichy écru avec notre nom brodé en rouge sur notre poitrine. La blouse que j'avais cette année-là s’enfilait par le bas car elle était fermée à partir du genou. Je m'assis le plus discrètement que je pus à ma place et je tirai de mon sac, de mon cartable, ma blouse et je l'enfilai en restant assise, par les pieds, et je la montai discrètement, comme je pouvais, pour enfiler ensuite les manches. Mademoiselle Radaulonce avait tourné son regard vers moi et ce regard marquait un étonnement tellement grand que s'en était une stupéfaction. Je me demandais pourquoi elle me regardait avec ces yeux agrandis. J’eus bientôt la révélation de son attitude. Elle me posa la question avec l’accent du midi : « Qu'est-ce ce que vous faites Irène ? » Je répondis « Mademoiselle je mets ma blouse ». Alors elle éclata d'un grand rire et elle me donna l'explication que j'attendais, mais qui était extraordinaire. Elle me dit « Ah je croaillais queu vous mettiez des culooottes. », toute la classe se mit à rire et je n'oublierai jamais ce moment-là. À la fin de l'année j'eus le premier prix d'histoire. J'étais une redoublante mais malgré tout j'étais tellement passionnée d'histoire et attachée à mon professeur que je crois que j'aurais été, avec elle, première de la classe dans n’importe quelle matière qu'elle aurait enseignée. L'année suivante je vécus le contraire de ce que Mademoiselle Radaulonce avec son affection maternelle m'avait offert. Je tombais sous la coupe de Mademoiselle Devone. Encore une demoiselle mais bien différente de celle que j'avais eue l’année précédente. Mademoiselle Devone avait le cœur sec. Elle était méprisante envers les enfants qui, comme moi, n'étaient pas d'un milieux bourgeois. Elle haïssait les autres, les enfants de pauvres avec une facilité que son mépris lui permettait. Lorsque sur l'estrade on ne savait pas exactement sa leçon alors que l'on était interrogé elle vous lançait le cahier à la figure ou à la tête. Mais parfois on n’arrivait pas à le rattraper. Alors elle vous mettait zéro. Si on arrivait à le rattraper on avait un point au lieu de zéro. Un matin me voilà interrogée sur l’estrade. Ce prof odieux me demanda : « Comment vous appelez-vous ? » Je répondis « Maccagni, mademoiselle » « Comment ? »glapit-elle « Maccagni, mademoiselle ». « Ah oui, fait cette furie, Maccagni, gna, gna, gna ».Un jour que, comme dans tous les cours où elle enseignait, le silence était épais comme peut l'être une nuit sans lune et alors qu'elle écrivait au tableau elle se retourna soudain pleine de colère. Nous ne comprenions pas pourquoi car on aurait pu entendre une mouche voler dans la classe. Elle s'écria avec une irritation méchante. : « Ah vous vous moquez de moi parce que j’ai les bas qui tournent, eh bien interrogation écrite ». J'avais les plus mauvaises notes du monde. Alors que l'année précédente j'avais eu le premier prix d'histoire cette année-là je passais des heures à apprendre mes leçons sans en retenir un mot. Le lendemain après avoir vainement essayé de connaître de quoi parlait la leçon du jour, (car j'étais dans un état de maladie créée par la peur que cette femme m'occasionnait) le lendemain matin à chaque fois lorsqu'il fallait entrer en classe dans son cours j'avais la « chiasse ». J'étais dans un état de liquéfaction incroyable. Je suais, je pissais dans ma culotte et si je n'avais pas été au cabinet juste 'avant j'avais la « chiasse » aussi dans ma culotte. Une terreur ! Cette femme m'inspirait la terreur. Un jour où les parents pouvaient visiter l'école et où je me trouvais à côté de ma mère, elle était à la fenêtre de l'entresol de la salle des maîtresses. Je dis à Maman « tiens regarde c'est mon prof d'histoire ». Elle nous regarde et maman se permet de dire « Ah madame vous êtes le professeur de ma fille ». Cette odieuse femme réplique « Ah je crois qu'elle se moque de moi Madame » et sans autre mot de politesse elle tourne le dos et nous abandonne toutes les deux après ces paroles odieuses et méchantes. Je crois que c'est cette année-là que je suis devenue nulle en histoire et géographie et ce défaut de savoir et de curiosité ne m'a jamais quittée. C'est à un tel point que je suis incapable de rien connaître en histoire et géographie et même si avec ma famille j'ai visité le pays dont on parle. Mais Mademoiselle Devone avait malgré tout des « chouchoutes ». Il y avait la fille d’un général et celle d’un haut fonctionnaire, chercher l’erreur.

39 ans

La directrice de la rue Samouline

Mes collègues à Samouline avaient l'habitude de beaucoup critiquer les parents d'élèves. Il est vrai que souvent nous sommes en but, nous les institutrices, aux critiques des parents d'élèves et même lorsque ces critiques sont sans fondement. Mais il faut comprendre les gens qui confient leurs enfants à des institutrices que, au début de l'année, elle ne connaissent pas. Dans mon cas, en cas de conflit, les choses s'arrangeaient au fil de l'année et en fonction des réponses que je donnais aux parents à leur attente parfois angoissée. Je me souviens d'une dame qui avait des problèmes, un peu de névrose peut-être. Elle avait tout le temps peur pour son enfant. Elle oubliait ce qu’on lui avait dit la veille et venait sans cesse poser des questions, toujours les mêmes, à la directrice et aux institutrices, sans avoir l'air de comprendre la réponse ou d'en tenir compte. Sa fille faisait partie d’une classe proche de la mienne. Elle ne fut jamais mon élève mais je savais, en parlant avec ma collègue, que c’était une enfant sage. Je me disais, à part moi, que cette maman avait bien des ennuis et j'avais résolu d'être très aimable avec elle et d'essayer de l'aider même si elle était assez, comme on dit, « barbante ». Je me souviens qu'elle avait un gros chien et que dans le quartier lorsqu'elle le promenait nous nous rencontrions et parlions quelques instants. Malgré ses difficultés je la trouvais sympathique et j’aimais à discuter quelques instants avec elle. Mais ce n'était pas l'attitude que mes collègues et de la directrice. Lorsque cette dame venait, pour essayer de discuter, la directrice la recevait très mal et l'institutrice de sa fille également. Après cela toutes les deux se plaignaient de cette pauvre dame et la tournaient en dérision. Je trouvais cela peu sympathique surtout envers une dame qui, à l'évidence, avait du mal à vivre. Un jour j'entendis, alors que nous montions l'escalier, la classe de ma collègue suivant la mienne, un bruit qui ressemblait fort à celui d’une gifle. J'en eus la conviction lorsque j'entendis la directrice clamer à l'intention de l'enfant qui venait d'être battu : « et surtout ne le dis pas à ta mère ! tu entends ? ». Je n'aimais pas ces façons de faire de mes collègues envers les enfants. Une autre fois j'entendis la directrice, toujours elle, (et je pense qu'elle n'avait pas le cœur sur la main) dire : « Évidemment avec les parents que tu as ce n'est pas étonnant que tu sois aussi idiot ». Je déplorais toute cette ambiance qui n'avait pas lieu de régner dans une équipe d'enseignants et avec des enfants. C'est pourquoi très, très souvent, au moins à chaque fois que j'entendais mes collègues critiquer les parents, (souvent pendant l'interclasse du déjeuner) j'avais coutume de défendre ces pauvres parents d'élèves qui avaient certainement besoin de plus de compréhension et de moins de jugements négatifs. Donc je disais, tout en restant aimable avec mes collègues : « vous savez cette dame n'est pas si antipathique que vous le dites ». Et je trouvais toujours un argumentaire pour défendre les gens. Cela ne me valait rien du tout sur le plan personnel. La directrice avait pris l'habitude lorsque j'essayais de parler ainsi de me rétorquer : « Ah oui évidemment avec vous tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Je ne sais pas si je suis indulgente mais en tout cas j'ai plus de plaisir à vivre en montrant de la sympathie envers les autres qu’en les rejetant et en les agressant. Dans cette école je me sentais assez isolée il faut le dire. Une année une institutrice avec laquelle je m'entendais très bien vint s’installer dans la classe voisine de la mienne. Elle, elle ne supportait pas du tout l'ambiance de l'école et elle s'en plaignait. Malheureusement alors que nous nous entendions très bien et avions même collaboré pour certaines leçons et certains exercices, j’eus le désagrément de la voir quitter notre école pour une autre. J’aurais peut-être dû le faire aussi. Mais j'habitais à deux pas de cette école et je pouvais venir facilement à pied. Je pouvais aussi rentrer, les jours où je le désirais, chez moi pendant l'interclasse. Je n’étais pas très aimée, étant différente des autres et, même sans les critiquer ouvertement, et même en essayant d’être une excellente camarade, j’étais parfois rejetée. Lorsque j'arrivais dans la salle des maîtresses, parfois les conversations s'arrêtaient et je savais ainsi que des langues bien pendues s'étaient répandues en désagréables propos sur ma tête. Tout cela ne m'affectait pas énormément car moi, ma vie, elle était dans la classe avec les gamins, avec mes gamins et c’est d’eux que je recevais le bonheur de vivre. Au moins ils n'avaient pas l’âge d'être médisants et lorsqu'ils se montraient méchants je pouvais aisément et avec amour, (l'amour d’une maîtresse, pas celle d'une mère, mais il y a de l'affection quand même) leur montrer que ce n'était pas une bonne chose. Un jour, c'était juste avant Noël, j'avais avec mes enfants décoré la classe et les couloirs de l'école qui longeait la classe. Nous avions beaucoup travaillé, les enfants et moi. Nous nous étions donnés de la peine. Tout était magnifique. Il y avait des dessins, il y avait des peintures, il y avait des arbustes colorés et décorés et tout cela sur le thème de Noël, c'est-à-dire à l'école laïque, sur le thème des cadeaux du sapin et du père Noël. On avait beaucoup ri avec les gosses et on était très heureux de cette belle réussite. À l’école maternelle c'est une tradition de rendre la classe et aussi les couloirs de l'école, féeriques pour Noël. Cela n'avait rien de nouveau que nous ayons avec les gamins fait des couloirs une galerie d'art. Et voilà que la directrice passe devant la classe, alors que j'étais dans le couloir à accrocher des dessins. Je lui dis : « voyez comme nous avons bien travaillé avec les enfants, voyez comme notre couloir est beau ! ». Elle me regarde d'un air mécontent, vraiment fâché auquel je ne comprends rien et me dit. « Vous êtes fière de vous peut-être ! » Je ne peux m'empêcher de répliquer : « Ben oui Madame, évidemment. Nous avons beaucoup, beaucoup travaillé et le résultat nous enchante ». La directrice me regarde d'un œil noir et me dit « Ah et pour Dany, pour votre collègue, vous trouvez que c'est bien ? » Je ne comprenais pas. En fait ce qu'elle voulait me dire c'est que comme ma collègue, ayant eu d'autres centres d'intérêt, n'avait pas décoré son couloir, ce qui évidemment pouvait, à la rigueur, peut-être, on ne sait jamais, contrarier les parents, (mais les parent avaient bien vu le travail différent mais important qu’elle avait fait par ailleurs) je n'aurais pas dû moi travailler avec les enfants de ma classe et décorer les couloirs. Parce que ma collègue n'avait pas fait ce travail, moi je ne devais pas non plus faire travailler mes enfants, (ce pourquoi on me paye forcément) dans la joie de Noël. Je trouvais le raisonnement de ma directrice assez injuste et stupéfiant. Je ne lui dis plus jamais rien lorsque je remportais une réussite avec les enfants de ma classe. Je n'étais pas aimée sauf des enfants et de leurs parents. Je n'étais pas appréciée de mes collègues. Je saurai plus tard pourquoi, bien que j'en ai eu dès à présent une idée. Mais comment comprendre que l'on vous déteste alors que vous, vous aimez les autres ? Comment comprendre que c'est justement parce que vous aimez les autres et que vous avez à cœur de les défendre et de les aider que vous êtes détestée. Les moutons sont presque tous blancs et lorsqu'il y en a un noir les blancs le chassent du troupeau. Cela allait avoir pour moi des conséquences dramatiques mais je vous en parlerai plus tard. Il y avait malgré tout des choses assez amusantes quoique ne l'étant pas du tout.

 

37 ans

Des voitures et des pierres – Paris

Lorsque je surveillais la récréation j'avais l'habitude d'aller de long en large, d'avoir les yeux partout, c'était pour moi important d'empêcher que de graves sottises se passent et d'assurer au groupe des enfants en récréation une protection par la surveillance. Car lorsque vous laissez dans une grande cour six ou sept classes sous la surveillance d'une seule personne, si cette personne ne fait pas bien son travail il peut arriver des accidents, ce qui n'est pas souhaitable, et moi j'estime que si la personne qui doit surveiller ne le fait pas elle est répréhensible. Or dans cette cour j'étais la seule ou à peu près, (évidemment sauf Oriane mais elle n'est restée qu'un an) j'étais la seule à assurer une bonne surveillance. Pour cela, au lieu de me reposer en m’asseyant dans un coin, j'allais de long en large ce qui évidemment était fatigant mais c'était mon travail. Donc pendant les récréations que j’assurais il ne se passait rien de grave. Mais pendant toutes les autres récréations qui étaient surveillées par mes collègues, les enfants se sentant libres de faire des bêtises, en faisaient une à chaque fois qui avait des conséquences, de très mauvaises conséquences. La cour était séparée de celle de l'immeuble voisin par un muret insuffisamment haut qui surplombait la cour de cet immeuble voisin où des voitures étaient garées. Or nous avions dans la cour des bacs à sable où jouaient les enfants de notre école. Au fond de ces deux grands bacs à sable des grosses pierres permettaient de drainer l'humidité. Les enfants avaient trouvé un jeu qui leur paraissait très amusant. Ils déterraient les gros cailloux et ils allaient les jeter par-dessus le muret qui nous séparait du parking de l'immeuble voisin et les pierres tombaient sur les voitures. Il y eut des pare-brises cassés, il y eut des carrosseries endommagées. Cela ne se serait pas produit si la cour avait été bien surveillée. Lorsque les propriétaires des voitures endommagées venaient trouver la directrice et les institutrices pour se plaindre des dégâts occasionnés, parfois graves, ils se faisaient copieusement disputer. On leur disait qu'ils ne savaient pas ce qu’était un enfant. Qu’on ne pouvait rien faire pour eux. Que ce n'était pas la peine de revenir. Et que rien ne prouvait que c'étaient les pierres lancées par les élèves qui avaient cassé les pare-brises. Ensuite ils étaient poussés vers la sortie assez rudement. Et les institutrices entre elles disaient du mal des propriétaires des voitures qui, à leur idée, étaient des « mauvais coucheurs » et se plaignaient pour rien et qu'ils n'avaient, si cela ne leur plaisait pas, qu’à déplacer leurs voitures. Voici le genre de choses amusantes que j'ai pu connaître dans cette école. En ce qui concerne les propriétaires des voitures j'ai, au début, essayé de faire comprendre à mes collègues que nous étions en faute malgré tout. Mais quand j’ai été confrontée à leur réaction assez violente pour me disputer à mon tour, je me suis tue. Et les voitures ont continué à avoir des bosses et des pare-brises cassés.

27 ans

Du studio au 3 pièces

Nous habitions tous les trois dans un studio que nous avions mis plusieurs mois à trouver et à habiter. Notre enfant était encore un bébé et je devais faire beaucoup de biberons pour la journée. Je ne voulais pas employer la « méthode Milton » qui permet, à froid, de stériliser les verres. J'avais peur que ce produit et ses résidus se mélangent au lait et ne soient nocifs pour le bébé. Je faisais donc, à l'ancienne, bouillir les biberons avant de les remplir de lait. Mais évidemment cela faisait beaucoup, beaucoup de buée. Or le coin cuisine de ce studio était à un bout de la pièce et la porte-fenêtre avec une large vitre coulissante était à l'autre extrémité. Cependant les vapeurs devaient traverser toute la pièce avant de s'évacuer à l’extérieur et il y avait tant d'humidité dans cette pièce, du fait que je faisais bouillir les biberons, que des moisissures étaient apparues sur le papier qui recouvrait les murs. J’étais inquiète, ce n'était pas sain pour un tout petit enfant dont le berceau ne pouvait être mis ailleurs que dans cette pièce puisqu'il n'y en avait qu'une seule. Je m'affolai et nous prévînmes le propriétaire. Celui-ci voulut faire des travaux mais c'était encore pire que ce que je craignais car faire des travaux à côté d'un tout petit enfant encore au berceau cela allait être très, très, très nocif pour l'enfant. Je ne voulais pas de cela. Mais le syndic l'exigea ou sinon nous devrions partir. J’étais désespérée, je pleurais. Nous cherchâmes un autre logement, nous voulions aller ailleurs, déménager. Nous avions peu d'argent et il nous fallait une location alors que les locations étaient de plus en plus rares, surtout pour le prix que nous pouvions mettre. Nous cherchions désespérément. Après son travail André allait d’agence en agence pour trouver de quoi nous loger et nous devions le faire rapidement car le syndic menaçait de nous jeter dehors si nous n'acceptions pas les travaux de remise en état de notre appartement. Un jour, nous venions de déjeuner, c'était un samedi, je pleurais. Que va-t-il nous arriver, qu'allons-nous devenir, que faire ? André « en avait marre » de me voir pleurer, de me voir désespérée. La vie n'était plus tenable, la vie n'était plus possible, il n'y avait à la maison que des pleurs, des désespérances et de la peur et nous avions peu d’amis et de famille, personne qui puisse nous aider, nous accueillir quelque temps pendant les travaux. Après le repas, me voyant si désespérée, il me dit « bon je sors je vais chercher un appartement pour nous ». Si j’avais pu rire j’aurais ri car c'était ridicule. Cela faisait des mois que nous cherchions et que nous allions d'échec en échec, des mois que j'avais de plus en plus peur de l'avenir et mon mari parlait de trouver en une après-midi un appartement, introuvable nous l'avions bien compris. Cependant il était bien décidé à trouver un problématique appartement et il partit en quête de celui-ci. Je restai seule, je pleurai. Seule, j’étais encore plus désespérée. J’allais jusqu'au berceau. Je disais des paroles consolantes pour cette enfant qui vivait dans une ambiance de terreur et de désolation. Et j'avais bien conscience que pour lui aussi cette ambiance-là était dramatique. Je fis le menu brin de vaisselle. J'avais le cœur dans les talons. Et puis deux heures plus tard voici André qui revint. Il entra, il dit, « bon ça va j'ai trouvé » « et qu'est-ce que tu as trouvé ? » « J’ai trouvé un appartement pour nous où nous pouvons emménager très rapidement. » Je demandai : « Cet appartement c'est un studio ? Où est-ce ? » « C'est un trois pièces » « Mais tu es fou, jamais nous n'aurons suffisamment pour payer un trois pièces ». « Cela ira. Les charges ne sont pas exceptionnelles et nous pourrons payer ». «  Mais qu'est-ce que c'est ? » « Et bien j’ai été dans une agence pas très loin d'ici et il y avait un trois-pièces qui cherchait un locataire d'urgence. En fait une dame s'était engagée à emménager dans cet appartement qui avait été refait à neuf mais voici qu’elle est envoyée en province pour son travail. Alors elle cherchait quelqu'un pour reprendre la location de façon ultrarapide pour ne pas perdre la caution qu'elle avait donnée. Je me suis trouvé là, je me suis engagé pour retenir ce 3 pièces pendant trois jours. Ce n'est pas très loin d'ici, c'est en face l'hôpital Tenon. Il faut aller le visiter ». « Tu l’as vu ? » «Non je ne l'ai pas vu, j'ai pris rendez-vous pour demain matin pour que nous puissions le visiter tous les deux ». « Non, pas demain matin, allons-y tout de suite, est-ce que c'est possible ? » « Oh oui c'est certainement possible, si tu veux nous y allons tout de suite. » J’étais fébrile, je pris mon manteau, j'enveloppai le bébé dans une couverture et nous partîmes visiter ce château, ce merveilleux cadeau du ciel. L’appartement était magnifique. Il s'agissait d'un double living, plus une chambre, la salle de bains était grande, la cuisine aussi. C'était très clair, il n'y avait besoin d'aucuns travaux. Jamais, jamais je n'aurais espéré, osé espérer pouvoir trouver un tel appartement pour nous qui étions si démunis d'argent. Nous laisserions la chambre à notre enfant. Nous mettrions notre divan dans le double living. Nous séparerions la pièce principale par un rideau de façon à faire deux pièces à nouveau. À l’époque je n’étais pas chrétienne mais sans doute étions-nous déjà protégés par le Ciel. Toi qui seras mon Dieu et que je ne connaissais pas encore, merci. Ce concours de circonstances fut certainement miraculeux mais je ne le savais pas encore. Plus tard j’y réfléchirai, plus tard je me dirai « oui Tu étais là ce jour-là, merci mon Dieu ».

62 ans

Père Esclef et Judas

À l'église Notre-Dame de Lourdes nous avions un curé qui avait beaucoup de caractère, comme l'on dit, c'était un homme qui ne supportait pas la contradiction et qui était d'une nature très colérique. Et cette contradiction j'ai été moi amenée à la lui opposer. Pendant la messe il nous avait parlé des apôtres et à la fois de Pierre, de Jean et aussi de Judas. Naturellement il critiquait Judas le traître. Ce qui est normal. Mais à la fin de la messe il nous posa cette question : « qui d'entre vous, s'il fallait choisir un apôtre, aurait de la sympathie pour Judas ? » Or, en ce qui me concerne, j'ai beaucoup pitié de Judas. Il est tellement humain ce Judas qui a trahi le Christ et qui a eu après cela un tel remords qu'il en est mort suicidé. Nous lui ressemblons tellement à ce Judas car aucun de nous n'est parfait, aucun de nous ne peut dire : jamais je ne trahirai. Oh bien sûr on peut penser que ce serait difficile en fonction de notre caractère de fauter aussi gravement. Mais il y en a tellement parmi nous, qui ne sont pas plus mauvais que d’autres, qui se sont laissés aller à commettre des péchés parfois graves. Même les braves gens en sont capables. Cela dépend de la vie que l'on a eue et qui n'était pas forcément celle que l'on avait souhaitée et qui pouvait se trouver emplie d’embûches et de difficultés qui changent le caractère et la route que l'on s'est tracée. Donc je n'avais pas aimé cette remarque du père souvent trop sûr de lui mais non des autres. Il manquait de compréhension pour les gens faibles comme ce Judas. Après la messe le voici qui sortit pour dire au revoir aux paroissiens qui retournaient chez eux. Il était descendu jusque sur le trottoir et c'est là que je vins le trouver. Je lui dis « mon père il faut que je vous dise ceci. Vous avez demandé qui aurait de la sympathie pour Judas de préférence aux autres apôtres et bien moi je peux vous le dire je suis de ceux-là ». Le père Esclef ne l'entendit pas de la bonne oreille. Il me dit « comment pouvez-vous avoir de la sympathie pour ce traître ? ». Je lui dis « mon père ce traître a bien payé sa faute et a donné plus que les autres car si Pierre a donné sa vie terrestre, Judas a risqué sa vie éternelle et peut-être n'entrera-t-il pas au paradis alors qu’il a joué le mauvais rôle. Il était celui qui trahirait, mais c'était écrit qu’il y aurait un traître afin que Jésus puisse nous donner sa vie dans les souffrances, c'est quelque chose qui était écrit n’est-ce pas ? » Le père Esclef ne souscrivit pas à mon opinion et il commença à se fâcher et il dit « Pierre a suivi le Christ, il a trahi c'est vrai en disant trois fois qu'il ne connaissait pas Jésus mais lui il s’est repenti et ainsi il a pu être sauvé ». J’étais fâchée par un tel manque de compréhension humaine. Je dis « oui parce que vous pensez que Judas lui il ne s’est pas repenti, il s'est suicidé tellement cela lui faisait mal d'avoir commis sa faute. Vous trouvez vraiment que c'est amusant de se suicider, que c’est une chose qui peut vous remonter le moral ? » Le père Esclef se mit à hausser le ton, il me dit « vous n'y connaissez rien. Judas est en faute il a trahi le Christ. Il a mérité ce qui lui est arrivé, c'est-à-dire la damnation éternelle ». J’étais furieuse d'entendre de tels propos et puisqu'il avait haussé le ton à mon tour je parlai plus fort que lui et je défendis mon ami Judas. Et ainsi nous étions dans la rue tous les deux,  l’un en face de l'autre à nous disputer bruyamment en criant. Autour de nous les paroissiens étaient sortis et avaient été attirés par ce petit scandale. Ils me réprouvaient. Comment moi une petite paroissienne de rien du tout comment est-ce que j’osais tenir tête au père et prétendre en connaître plus que lui et aussi crier au lieu de me soumettre. J'entendis des petites dames autour de nous qui nous regardaient et qui faisaient « Oh, oh, oh » parce qu’elles étaient choquées que j'ose tenir tête au père. Finalement je dis au père « vous ne connaissez rien à la misère humaine, vous ne connaissez rien à la faiblesse des âmes, j'en sais plus que vous sur cela et je suis plus proche de Christ pour cela ». Il était furieux, nous nous agonisions, pas d'injures, mais en parlant de bons sentiments chacun croyait tenir le bon bout. Si j’étais si véhémente c'est que j’avais longuement pensé à qui était Judas, j’avais longuement réfléchi à ce fait qui m'a percutée, pourquoi lui qui aimait le Christ pourquoi s'est-il cru obligé de le trahir, c’est un point d’étude théologique qui, encore aujourd'hui est discuté. Et moi je n'avais vu dans cette trahison puis cette pendaison que faiblesse humaine et je pensais moi que Christ lui a pardonné. En tout cas je lui demandais moi de lui pardonner à ce traître qui s'était cru obligé alors qu'il l’aimait de le trahir. J'avais même écrit un texte là-dessus j'avais même écrit un texte où on voit Judas trahir puis partir et connaître un désarroi extrême et se poser des questions jusqu'à arriver à cet arbre fatal où il finira avec son désespoir et sa honte. Mais évidemment le lendemain j’étais bien ennuyée de m’être fâchée avec le père qui était tout de même le curé de notre paroisse. Je l'avais offensé parce que je tenais à défendre quelqu'un qui ressemble à tous les hommes dans leur imperfection et Dieu sait combien cette imperfection peut parfois causer de désordre, de mal, comme il en a été ce jour-là où Christ a marché vers son destin fatal et douloureux. Que faire ? Je ne tenais pas à m'excuser, il s'était agi ici d'un point non pas de doctrine mais de compréhension de l'homme, d'amour de l'homme je ne pouvais pas m'excuser. Ce serait si je m'excusais trahir des idées qui me sont chères et qui me dépassent. J’allai trouver le curé de la paroisse du Cœur eucharistique que je connaissais aussi. Sous couvert de me confesser je raconta l’histoire. Et je lui demandai ce que je devais faire pour, sans m’excuser car ce ne serait pas heureux pour mes idées, me réconcilier avec le père. Le curé de cette église me dit « vous savez le père est un homme intelligent et qui n'a pas de rancune, je pense que si vous l’invitez à dîner vous pourrez ainsi vous expliquer et que vous passerez une très bonne soirée ». Je trouvai l’idée intéressante et bonne et j’allai trouver le père en lui disant « je suis désolée de ce que nous ayons été en opposition ce jour-là et je voudrais, pour réparer notre sympathie, que vous veniez dîner à la maison un soir de votre choix cette semaine ou l'autre semaine ». Le père accepta volontiers. Et ce soir-là nous passâmes de façon amicale et fraternelle, une très bonne soirée. Je lui avais fait un bon petit plat, j’avais soigné le repas et le couvert et André, moi et le père nous plaisantâmes et nous nous entendîmes fort bien. Depuis ce jour nous fûmes réconciliés.

16 ans

Hôtel en Suisse

Oui c'est amusant de le dire mais nous étions si pauvres que nous n'avions pour nous laver qu'une cuvette et pendant plus de quinze ans je ne me suis jamais lavée ailleurs que dans cette cuvette. Nous faisions chauffer un peu d’eau dans une casserole pour ne pas nous laver à l'eau glacée du robinet. Bien sûr nous n'avions pas de chauffe-eau et nous n'avions pas non plus de salle d’eau, cela se passait dans la cuisine sur l’évier. Et je dois dire que le premier bain que je pris fut pour moi une révélation. Ce fut un bonheur exceptionnel. Nous étions parties, ma mère et moi, en Suisse pour voir la famille et régler quelques affaires difficiles et nous étions descendues à l'hôtel. Or nous étions dans une chambre attenante à une salle de bains. Vous me direz que c'est comme ça dans tous les hôtels oui mais moi je le savais pas et c'était la première fois que je pénétrais dans une salle de bains avec une baignoire. Tout de suite je décidai de prendre un bain. Peut être que j’en rêvais depuis des années de ce bain. Je me glissai dans l'eau chaude de cette baignoire où c’était un délice et j'y restai longtemps. Je me savonnai. Je crois même me souvenir qu'il y avait des sels de bain. Mon Dieu mais quel bonheur de prendre un bain. C'était la première fois que cela m'arrivait et je connus pour la première fois tout le plaisir qu'il y a à tremper son corps complètement dans l'eau chaude. Je restai, je crois, plus d'une heure et demie. Le lendemain nous étions pressées je me dis que j’allais prendre une douche. Et c'était la première fois que je prenais une douche, une vraie douche, que je ne me lavais pas avec un gant de toilette. Ah le bonheur de l’eau qui ruisselle sur le corps. Mon Dieu c'était bon aussi, ce n'était pas le bain mais c'était bon aussi, ah le bonheur de prendre une douche quand c'est la première fois que l'on en prend une ! Voilà ! À seize ans ce furent des baptêmes pour moi ce bain, cette douche. J'allais devoir attendre plusieurs années avant de prendre un autre bain, une autre douche. Maintenant pour moi c'est tous les jours que je prends une douche et que parfois je prends un bain. C'est toujours agréable bien sûr mais ce n'est plus un délice, ce n'est plus une découverte comme ça l’a été alors que j'avais seize ans dans cet hôtel en Suisse. Dans mon enfance nous habitions un logement de 15 m2. Nous étions pauvres entre les pauvres. Mais nous ne le savions pas. Nous avions un toit sur la tête et cela nous satisfaisait. Nous n’avions rien, même pas un réfrigérateur, mais tout cela, à nos yeux, était tellement normal. Bien sûr lorsque je rendais visite à une copine j’étais admirative devant tout ce qu’elle possédait. Elle avait même une chambre à elle, le sommet de la richesse ! Moi je partageais celle de mes parents et elle était minuscule. Chaque matin on sanglait le grand lit de mes parents et on le dressait debout contre le mur avant de l’accrocher à un clou. Puis on tirait le mien à côté. Il n’y avait plus de place pour marcher dans la chambre.

20 ans

Mes débuts d’institutrice remplaçante

Je travaillai donc la première année de propédeutique jusqu'à Pâques. Mon premier poste d’enseignante m’envoya à Bondy et le deuxième à Drancy, en tant que suppléante. L'année suivante je fus nommée remplaçante de direction. De quoi s'agissait-il ? Les directrices de maternelle étaient chargées de classe en même temps qu'elles devaient effectuer leur travail de direction. C'est-à-dire qu'un jour sur deux elles devaient assurer l'enseignement dans une classe qu'elles avaient choisie et qui était toujours celle des petits, celle des enfants de deux à trois ans et demi. Le jour d'après, un jour sur deux donc, elles étaient libres pour faire leur travail de directrice. Cependant pour alléger le travail de ces dames il y avait les auxiliaires de direction, c'est-à-dire une institutrice remplaçante qui venait un jour sur deux dans leur classe pour prendre en charge les enfants. Je fus nommée dans le 19e arrondissement dans deux écoles maternelles en alternance. Ce ne fut pas une très bonne année pour moi. Dans l'une des écoles je me souviens que j'assurais la classe un jour sur deux mais que le deuxième jour comme la directrice avait trop de travail c'était la « dame de service » qui gardait les enfants. Or cette dame de service était âgée alors que moi j'étais une toute jeune institutrice de 19 ans. Elle était l'amie intime de la directrice. Donc moi, la jeune suppléante, je n'avais pas droit à la parole. La dame de service me commandait, ce qui m’était très désagréable. Je me souviens aussi que nous ne disposions de pratiquement aucun matériel, peu de fournitures et peu de livres. Cependant l'inspectrice ayant annoncé sa venue pour la semaine suivante la directrice, en catastrophe, se rua dans les magasins de jouets et de fournitures pour maternelles et revint avec tout ce qu'il nous fallait et tout ce qu'il nous aurait fallu dès je début de l’année pour assurer une classe vivante et riche. En effet l'argent ne manquait pas car la coopérative de l'école que les parents d’élèves alimentaient, rapportait. Mais où passait l’argent ? Était-ce en cosmétiques pour la directrice qui était outrageusement fardée ? La venue de l'inspectrice fut une heureuse occasion d'avoir enfin les fournitures dont nous avions toutes besoin. Dans l'autre école où j'intervenais également un jour sur deux je n'étais pas plus heureuse. En fait j'avais essayé de garder mes cours d’Art dramatique chez René Simon. Et je m'y rendais trois fois par semaine le soir après la classe. Cela me prenait du temps et de l'énergie. J'avais beaucoup de fatigue accumulée à cause de ces deux activités. Et d'autre part je n'étais pas plus au courant que l'année précédente de ce qu'il fallait faire dans une classe. Personne ne m'avait « prise en main ». Il fallait toujours que je me débrouille par moi-même. Un jour, mécontente de ce que je faisais dans ma classe, la directrice me fit appeler. Elle se mit à me disputer « comme du poisson pourri ». J'eus la sottise de lui avouer que j'avais une deuxième activité, c'est-à-dire une activité d'étudiante en art dramatique. Elle me disputa plus encore. Je fus humiliée comme il n'est pas possible de l’être. Mais elle m'interrogea sur toutes les leçons que je faisais et dont elle ne s'était jamais souciée même pas pour me donner un conseil. Elle m'expliqua alors tout en hurlant qu'il fallait faire tel ou tel exercice. Je pleurai fort après cette altercation. Cependant cela m'avait été utile car tout en étant d'une grande méchanceté avec moi elle m'avait donné des indications précieuses pour mener ma classe. Je cessai de fréquenter le cours Simon. Ce fut un crève-cœur pour moi surtout que je ne me plaisais pas encore comme institutrice à l'école maternelle. Je me dis que je reviendrais un jour chez René Simon mais je n’y revins jamais. Quand on part c’est rare que l'on puisse revenir. Je me dis que lorsque je serais titulaire je pourrais peut-être revenir. Mais avant d'être titulaire il faut être stagiaire et lorsque l'on est titulaire on a encore beaucoup de travail et une classe à tenir ne laisse pas de loisirs. J'expliquerai plus tard pourquoi après des années dans ce métier je remercie Dieu de m'avoir placée là. Mais en attendant pendant mes débuts ce fut pour moi beaucoup, beaucoup d'émotions négatives et beaucoup d’humiliations avec bien sûr un travail énorme à accomplir et que je fis le plus honnêtement possible avec un grand courage et aussi une intelligence attentive pour que les enfants soient heureux avec tout ce qu'ils avaient à apprendre dans ma classe.

40 ans

La petite bouilloire - Paris

J’ai travaillé pendant une quinzaine d'années dans une école de mon quartier et je n'y ai pas été très heureuse. J’étais la seule croyante chrétienne catholique dans l'école. Toutes mes collègues étaient des athées convaincues mais bien sûr, moi-même comme les autres institutrices qui travaillent à l'école publique nous respections la laïcité. Les parents ne savaient pas quelles étaient nos convictions et nos croyances, moi-même comme mes collègues nous y veillions. Mais dans la salle des maîtresses je parlais librement avec mes collègues et nous échangions beaucoup de choses nous concernant et concernant notre famille. Je ne me suis pas faite que des amies bien que j'ai toujours montré un caractère égal et, dans une bonne mesure, de la camaraderie. Cependant nos valeurs était parfois à l'opposé. Je me souviens d'une maman d'élève, d’origine algérienne, qui pour les vacances était retournée à Alger. Sur le marché elle avait acheté des petites théières en imitation argent et à son retour pour nous faire plaisir elle en avait offerte une à la maîtresse de sa fille, et c'était moi, et une autre à la directrice. Lorsqu'elle me l'offrit je fus enchantée d'abord par le fait que cette maman avait pensé à moi à Alger où elle était en vacances, loin de la France et aussi parce qu'elle avait choisi un cadeau typique de son pays et que je trouvais cet objet très joli. À cette époque, maintenant cela a changé, je ne buvais jamais de thé. Cependant cette petite bouilloire  miniature me paraissait tellement jolie avec son air de préciosité que je décidai de la laisser dans mon salon sur le marbre d'un très grand meuble en bois de rose dont j'étais fière. Elle me servit cependant car je lui trouvai un usage, je l’utilisai pour arroser mes plantes fleuries. La directrice accueillit ce cadeau touchant d'une tout autre manière. Dans la salle des maîtresses à la récréation et pendant l'interclasse de midi nous discutions. Je dis à Madame Leclerc « une maman m'a offert un très joli cadeau, une théière imitation argent ». La réaction de ma directrice fut bien différente de celle que j'attendais. Elle me dit « j'ai eu la même, mais comment les gens ont-ils le culot de vous offrir des choses aussi laides ? ». Je m’étonnai et je répartis « je ne trouve pas que cette théière soit laide, elle a un petit air précieux qui fait que je l’ai mise bien en évidence dans mon salon ». Madame Leclerc se mit à rire de façon méprisante « ah ben, dit-elle ça doit être du joli chez vous. C'est le souk, c'est le bazar ». Je pensais que mon salon était plus beau que le sien mais je n'en dis rien. Je défendis ma théière et elle se montrera envers la maman qui nous avait fait ce présent de plus en plus méprisante. Elle disait « les gens n'ont aucun goût et en plus ils se débarrassent de leurs cochonneries en nous les offrant, franchement je rêve, je vais mettre ça à la poubelle c'est tout ce que cela vaut ». Je trouvai ces propos humiliants pour une maman qui avait fait un geste aussi respectueux et plaisant à notre égard et je fus bien triste de la façon dont son geste fraternel avait été reçu par ma directrice. Quant à ma propre petite théière je l’ai gardée longtemps. En fait je la perdis au cours de notre déménagement. Je ne sais plus en quel carton que nous n'avons pas encore déballé et qui se trouve dans notre parking, je l'ai rangée. En tout cas c'est toujours avec amitié que je pense à nouveau à cette maman d'élève qui avait eu un geste aussi amical avec une délicatesse touchante.

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